Il n’y a pas de règles absolues en histoire. Ou du moins, aucune règle qui ne supporte une multitude d’exceptions. On peut cependant tirer quelques tendances lourdes. Sur la colonisation par exemple. On dit habituellement que la majorités des pays du Sud furent colonisés par telle ou telles puissances, et que quelques uns le furent par plusieurs : la Tunisie par la France, l’Egypte par l’Angleterre… Mais l’Iran par l’Angleterre et la Russie, le Maroc par la France et l’Espagne etc.

Cette vision, qui a le mérite de la symétrie, est fausse. En réalité, l’écrasante majorité des pays postcoloniaux furent littéralement déchiquetés par plusieurs puissances impérialistes. Pas seulement la Chine, l’Iran ou le Maroc, mais aussi l’Empire Ottoman, l’Ethiopie, le royaume du Dahomey, furent découpés en morceaux distribués aux chancelleries européennes. Mais alors comment se fait-il que la majorités des pays postcoloniaux ne connaissent qu’un ex-colonisateurs ? Parce que ces pays sont justement ces morceaux découpés et restés autonomes, vivant de leur propre vie nationale et étatique. L’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, une fois indépendantes, ne sont pas redevenues wilayas ottomanes. Le Togo et le Bénin ne sont pas redevenus des provinces du royaume du Dahomey, le Sénégal et le Mali des provinces de l’empire Songhay, le Pérou ou la Bolivie de l’Empire Inca.

L’héritage colonial est plus prégnant qu’on ne le pense, puisqu’il a réussi à fonder en droit et en raison historique des fragments d’Etats démembrés : la Libye, comme le Burkina Faso, comme Panama, ont une légitimité à exister sur la scène internationale qui puise directement dans la colonisation. Et malheur aux empires précoloniaux qui souhaitent reconstitués le territoire traditionnel. Le cas de la Chine est exemplaire : récupérer Taïwan (colonie japonaise avant de devenir réduit proaméricain) ou le Tibet (« protégé » par l’Angleterre au début du XXe siècle) paraît aux yeux de la communauté internationale un intolérable impérialisme, quand il s’agit pour Pékin de simplement panser les blessures du partage.

Le cas du Maroc est par bien des aspects similaire à celui de la Chine. Paradoxalement, puisque beaucoup de choses séparent les deux pays : l’un est un petit balcon maritime, l’autre un continent en soi, l’un est atlantiste depuis toujours, l’autre eurasiatique sans discussion, et rarement Rabat et Pékin furent des alliés. Mais les deux souhaitent revenir aux frontières précoloniales. Pas toutes cependant : la Chine a renoncé à la Mongolie, au Turkestan chinois (devenu une partie du Kazakhstan), à la Corée et au Vietnam (qu’elle peut légitimement réclamer), et ne comprend pas qu’on ne reconnaisse pas sa modération ; le Maroc a renoncé à la Mauritanie et à d’autres territoires adjacents et ne comprend pas qu’on lui refuse une reconnaissance franche de ses frontières actuelles.

Mais telle est l’ironie de la politique internationale : avoir une vieille histoire nationale n’est pas gage de reconnaissance, mais au contraire de déboires. Dire que les frontières nationales ne remontent pas aux indépendances des années 1960 mais au Xe ou au XIe siècles peut plomber un dossier, l’entachant d’un soupçon d’impérialisme.

L’aversion du droit international pour la généalogie historique tient à des intentions louables : rouvrir les vieux grimoires des mémoires nationales, c’est s’exposer à de nouvelles turbulences. Aussi, il préfère s’agripper au positivisme des tracés frontaliers coloniaux, aussi absurde soit-il.

Omar Saghi, publié dans Telquel

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