Quarante ans. Pour la nature humaine, ce sont presque deux générations. Pour les Romains, c’est l’âge de la majorité civique; pour Ibn Kathir, le temps qu’ont mis les Hébreux à errer dans le Sinaï. Et en politique, à quoi correspondent quarante ans? Le Maroc a récupéré ses terres sahariennes colonisées (une partie en réalité) en 1975. Depuis, les années se sont accumulées sur un conflit gelé et toujours en suspens. La guerre froide, la construction maghrébine, la mondialisation heureuse puis le jihadisme international se sont succédés par-dessus une situation bloquée.

La récupération du sud marocain colonisé par l’Espagne aurait pu se passer sans encombres, comme pour la bande de Tarfaya ou l’enclave de Sidi Ifni. Des milliards de dollars, tant d’efforts diplomatiques, des alliances sans finalités autres que tactiques, auraient été économisés.

Mais à quelque chose malheur est bon. S’il faut faire un bilan provisoire de la politique marocaine dans le sud, il ne faudrait pas s’arrêter aux infrastructures, aux bilans scolaires ou sanitaires, aux comparaisons avant/après. Une vue d’ensemble devra intégrer les externalités positives paradoxales du conflit sur l’ensemble du système politique marocain.

En voici trois, de la plus spécifique à la plus générale :

La confirmation des FAR comme armée de métier: le Maroc dispose à l’indépendance d’une armée professionnelle. En 1958, les Forces armées royales sont consacrées armée nationale. Le Maroc diffère alors de ses voisins arabes: son armée ne sera ni politisée, ni mobilisée au service d’une idéologie, ni porteuse d’un projet social. Les deux coups d’Etat de 1971 et 1972 semblaient la réaligner sur le modèle arabe des armées politiques. L’affaire du Sahara remet l’armée marocaine sur la voie de la professionnalisation et de la neutralité politique.
La raison d’Etat dans l’économie politique: si le Maroc n’avait pas eu à dépenser tant d’argent dans cette reconquête, si la récupération s’était faite sans effort militaire ou diplomatique coûteux… Mais ces milliards de dollars dépensés en chars, en avions de chasse, en routes, en murs de protection, il est erroné de les convertir en ponts, en tunnels et en autoroutes.. Ces milliards du Sahara, sans cette récupération, seraient partis en dépenses somptuaires, en dessous de table, en corruption. Le Maroc, certes, a eu son compte en malversations et en prévarications, mais l’affaire du Sahara a introduit dans l’économie politique du pays une dose importante de raison d’Etat. A partir de 1975, le Maroc va devenir un pays affamé de liquidités, donc un pays obligé de se serrer la ceinture, de dépenser chaque centime avec parcimonie. Le Sahara nous a rendus un peu moins malhonnêtes.
Le dernier point, le plus général, est aussi le plus malaisé à définir. Les pays arabes, rassurés dans leurs frontières, se sont décomposés dans les grandes idéologies dissolvantes du principe stato-national. L’arabisme, l’islamisme, le gauchisme pro-palestinien ont introduit dans la scène politique une dimension utopique néfaste à la politique libérale. Au Maroc, par contre, la gravité de l’enjeu du Sahara a très tôt limité les envolées démagogiques des partis et de l’opinion au profit d’un raisonnement patriotique en définitive très rare dans le monde arabo-musulman. Dans un siècle ou deux, on retiendra sans doute cette dimension de ce conflit, quelle qu’en soit l’issue: le Sahara a fait d’un empire à vocation régionale une patrie cernée mais consciente d’elle-même.

Omar Saghi

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