En quelle année sommes-nous? 1437, 2016, 2966? Le Nouvel an musulman a commencé il y a trois mois, le Nouvel an chrétien il y a deux semaines, le Nouvel an berbère il y a près d’une semaine. Les écoliers marocains continuent, chaque matin, de noter les deux dates (calendrier chrétien et calendrier musulman) sur leur cahier, avec ce “mouwâfeq” (“correspond à”) qui lie et oppose les deux histoires. On peut imaginer qu’ils puissent désormais ajouter une troisième date, berbère. Et pourquoi pas une quatrième, ou une cinquième.

Où en sommes nous de l’histoire? Cette question à laquelle on a du mal à répondre, tant nos réponses sont nombreuses et contradictoires, doit être renversée, remise sur pied: où en sommes-nous de la géographie? Sur quel continent culturel, dans quel paysage mental évoluons-nous? Le Maghreb n’a jamais tranché. Occidental sous les Romains, oriental sous les Califes. Musulman sous les Abbassides, chrétien sous les Vandales. Les deux déterminations ne se superposent même pas: le Maghreb a été chrétien et oriental sous les Byzantins, musulman et occidental sous les Omeyyades de Cordoue. Comme notre appartenance linguistique, notre appartenance historique nous interroge, et d’une manière détournée. Prier vers l’est et regarder vers le nord, rêver d’Amérique et commercer avec l’Afrique, le Maroc, et plus généralement le Maghreb, n’a jamais définitivement opté pour une direction culturelle et géographique.

Cette ambivalence est potentiellement une force, si elle est acceptée sans complexe. Or, nos politiques, nos intellectuels et nos décideurs ne cessent de virevolter selon le vent dominant. Il était chic d’être panarabiste dans les années 1950, il est couru aujourd’hui de se dire berbère, demain on se trouvera de nouvelles identités, pour toujours fuir nos déterminations d’hier et espérer changer de peau. Il y a là comme un paradoxe fondateur: s’il y a une permanence dans l’histoire des Maghrébins, c’est bien celle-là, de changer sans cesse de langue, de calendrier, de référence culturelle, tout en restant eux-mêmes, étrangement. Car à parler latin, à être chrétiens, ils ne sont pas devenus des occidentaux. A parler arabe, à confesser l’islam, ils ne sont pas devenus arabes, quoi qu’en disent la Ligue Arabe et Allal El Fassi.

L’identité maghrébine, car elle existe et résiste à toutes les influences, est anthropologique et politique. Anthropologique, par le mélange particulier de traits familiaux, culturels, psychologiques, appartenant à des sphères distinctes, sémitique, berbère, africaine. Politique par la volonté, souvent déçue, de se constituer en entité indépendante. Le Maroc seul a accompli cette volonté. Son indépendance politique, rarement remise en cause au cours de l’histoire, s’est construite dans l’enchevêtrement des propriétés: des souverains arabes mais le plus souvent de mères berbères, farouchement sunnites et malékites mais insistant sur leur qualité chérifienne, un rituel royal conservatoire des anciennes traditions califales abbassides et fatimides, mais le plus éloigné des centres politiques orientaux, une monarchie pro-occidentale mais n’ayant jamais sacrifié aux modèles bonapartistes et autoritaires comme ses collègues orientales… Notre histoire est celle d’un temps sorti de ses gonds, comme disait Marx, et cela depuis longtemps, peut-être depuis toujours. À nous de faire de chaque nouvelle année l’An 1 de nos rêves. Bonne double année 2016 et 2966.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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