La vallée du Nil a failli être le bassin parisien de la nation arabe. Assimilationniste, centralisatrice, bureaucratique, elle forma autour du Caire l’embryon d’une arabité étatique. Les différentes tentatives furent sans cesse brisées par des périphéries récalcitrantes. Syrie, Liban, Hedjaz, Yémen, Libye, Soudan, tous furent happés par l’orbite du Caire, et tous, aidés par des puissances extérieures, finirent par s’émanciper.

Cette aventure fut plusieurs fois répétée. Bien avant l’islam. Les Pharaons, les Ptolémée, suivis par les Fatimides, les Ayyoubides, les Mamelouks, Mohammed Ali, Nasser, superposez les cartes de la domination égyptienne, depuis trois mille ans, elle a les mêmes frontières: la Méditerranée orientale et la Mer Rouge, les mêmes bases de repli dans les périodes de faiblesse, la vallée du Nil, plus particulièrement celle de Basse-Égypte, la même extension maximale dans les périodes de force, l’Arabie occidentale, la grande Syrie, la Cyrénaïque.

Dans cette histoire, le rôle du Maroc est minime. Jamais un pouvoir égyptien ne mordit sur la côte atlantique. Les Fatimides, lorsqu’ils piquèrent sur l’Égypte, perdirent mécaniquement le contrôle du Maroc. Cette vérité est restée valable au XXe siècle: les Frères musulmans, qui firent des boutures dans tous les territoires ex-égyptiens (Palestine, Syrie, Tunisie, etc.) ne créèrent pas de branche marocaine. Le nassérisme, qui fleurit un peu partout dans l’ancien dominion égyptien, et même en Turquie, ne créa pas de branche marocaine.
Si l’Égypte est le cœur d’un monde arabe virtuellement unifié autour du Caire, le Maroc reste une île lointaine. Son intérêt n’est pas toujours celui du monde arabe en général, et de l’Égypte en particulier. Une Égypte continentale, forte et autonome, finit toujours par s’agréger les pays qui l’entourent. Puis par imposer une politique méditerranéenne souveraine, émancipée des interventions des puissances atlantiques, principalement anglo-saxonnes. Le Maroc, trop éloigné pour subir un pouvoir égyptien, en est malgré tout affecté. Le nassérisme comme les Frères musulmans, sans avoir de filière marocaine, n’en jetèrent pas moins de l’huile sur le feu politique marocain.
Cette Égypte, celle de Mohammed Ali, de Nasser, ou, d’une autre manière, des Frères musulmans, il lui arrive de céder la place à une autre Égypte. Ismaïl Pacha ou Sadate, c’est une Égypte ouverte sur les échanges, et par là largement soumise à l’échange inégal. C’est l’Égypte du canal de Suez, de l’infitah économique, de la paix avec Israël et de l’alliance avec l’Arabie Saoudite. Il va de soi que cette Égypte est une amie naturelle du Maroc.
Et l’Égypte de Sissi? C’est celle de Nasser ou celle de Sadate? Sissi a commencé, incontestablement, par un remake de la seconde: se rapprocher de l’Occident (et de l’Arabie Saoudite), réaffirmer sa fidélité aux accords de Camp David, tourner les armes contre l’opposition démocratique intérieure. Il poussa même la coquetterie jusqu’à relancer un nouveau canal de Suez (et on sait combien le canal est central pour comprendre les deux Égypte: celle qui l’ouvre ou le rouvre –l’Égypte d’Ismaïl Pacha et de Sadate- et celle qui le nationalise et au besoin le ferme –Nasser ou Hassan Al Banna qui rêvait de le combler).
Mais les cartes sont aujourd’hui brouillées: Sissi s’éloigne de Riyad et se rapproche de Moscou. Dans cette nouvelle donne, le Maroc doit s’inventer une place. Le cœur du monde arabe se métamorphose. Sa périphérie doit changer aussi.
Omar Saghi, paru dans Telquel
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