L’expression “usine à voyous” et l’expression voisine “fabrique de délinquants” se multiplient pour dénoncer un ensemble de comportements qui vont des petites incivilités à la grande délinquance qualifiée.

Les récents événements de Cologne et l’implication supposée de jeunes Marocains, ainsi que des incidents similaires à Stockholm et ailleurs, laissent entendre que le Maroc est devenu producteur, à destination du marché intérieur et aussi comme exportateur, d’une certaine quantité d’actes délictueux.

Les Marocains seraient-ils proportionnellement plus criminogènes que, disons, les Chinois, les Polonais ou les Chiliens? Soulignons d’abord, à ce propos, quelques éléments clarificateurs. Les caméras installées à Casablanca, comme les reproches et les accusations faits dans les villes allemandes, ou plus généralement européennes, à l’encontre de ressortissants marocains, visent massivement ce que Michel Foucault appelait déjà les “petits illégalismes”. Vols à l’arraché, mains aux fesses, dégradation de biens publics… L’illégalisme marocain est singulièrement mesquin: il n’existe ni grande mafia marocaine, ni niveau de criminalité élevée, ni banditisme sérieux. Pas à Cologne, ni même à Casablanca. Remarquons, ensuite, que les responsables de ce type de comportements sont des jeunes et des hommes, majoritairement.

Voilà qui devrait nous éloigner des considérations strictement socio-économiques et nous rapprocher, prudemment, des mentalités. Certains jeunes Marocains sifflent les filles dans la rue et dégradent les bancs dans les stades de sport non pas parce qu’ils ont faim ou froid, mais parce qu’ils sont malpolis, tout simplement. Reste à trouver l’origine de ce manque d’éducation.

On entend très souvent dire qu’il n’en était pas toujours ainsi, que la société marocaine était réputée pour son savoir-vivre. Ce constat (réactionnaire) est vrai à condition de se souvenir des structures de cette société marocaine “idéale”. Massivement analphabète et rurale, elle avait d’autres moyens de contrôle, surtout celui-ci: fermer l’accès de l’espace public à la majorité de la population.

Passer d’une “société d’ordre”, réservant la ville et l’urbanité à une élite privilégiée, à une société de masse, nécessite un changement d’échelle dans l’éducation. L’éducation, pas l’instruction. Les hooligans marocains sont alphabétisés, pour la plupart, les Casanova marocains à la petite semaine, qui font de la rue un espace invivable pour une fille seule, sont alphabétisés, les chauffards sont alphabétisés, puisqu’ils détiennent un permis. L’école n’est donc ni le sésame à cet incivisme galopant, comme certains le clament, ni sa cause, comme d’autres l’insinuent.

Notre “usine à voyous” se trouve dans l’implosion du contrôle social traditionnel et dans la difficulté à le remplacer. L’éducation familiale marocaine (et plus généralement arabo-islamique) ne passait pas par le rapport aux parents, mais par des mécanismes latéraux: oncles, grands frères et sœurs, voisins, autant d’intermédiaires “civilisateurs”. L’urbanisation, l’émigration, les nouvelles conditions d’habitat ont fait imploser cette éducation réticulaire. Les enfants et les parents se retrouvent nez-à-nez, dans l’impossibilité de transmettre réellement.

Notre jeunesse est de plus en plus instruite, et de moins en moins éduquée. Cela va rester le cas tant que de nouvelles structures (associations, liberté de mœurs et de déplacement…) n’auront pas remplacé les anciennes.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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