Il est désagréable… mais honnête”, “il est autoritaire… mais honnête”. Voilà comment on s’est arrangé avec nos bureaucrates et agents d’autorité. Il maltraite ses subordonnés, mais il est incorruptible. Il hurle sur les citoyens, mais il ne les gruge pas d’un centime. Cet argumentaire -le fonctionnaire honnête est autorisé à être désagréable- est un classique dans beaucoup de pays du Sud. On trouve déjà des profils similaires au XIXe siècle chez les romanciers russes, ou dans les descriptions de l’administration allemande.

Cette réalité psychologique (et politique) émane d’une équation centrale: l’État moderne a besoin d’une caste de serviteurs absolument dévoués. Or l’argent ne fait pas le serviteur. D’abord parce qu’il y a toujours meilleur payeur que l’État. Ensuite, parce que l’argent étant son propre maître, un fonctionnaire intéressé finit très vite par servir le capital plus que l’État, surtout que l’argent se transmet dans la famille, pas la fonction bureaucratique.

Comment, dès lors, fidéliser une caste de serviteurs désintéressés? En France ou en Angleterre, la question ne s’est pas posée: des siècles de construction étatique lente ont permis la transformation de la paysannerie riche en bourgeoisie, puis en noblesse de robe et enfin en salariat dévoué. Mais en Allemagne? En Russie? Et plus tard, au cours du XXe siècle, en Chine, ou dans les pays arabes? Où trouver le fonctionnaire qui ne volera pas et obéira, même par gros temps?

Une solution a été bricolée en Prusse et en Russie, dans le tournant des années 1800: le fonctionnaire qui renonce à la corruption et à l’égoïsme familial aura, en contrepartie, le droit d’abuser psychologiquement de sa position. Ce n’est peut-être pas un hasard si la morale kantienne a émergé pendant ces années-là, en Prusse orientale précisément. Il faut obéir à des normes abstraites, venant d’un maître universel, au nom de valeurs bienveillantes mais désincarnées. Bref, le fonctionnaire honnête est sadique. Le sadisme est le prix à payer pour le tenir, comme on tient un chien, non par des croquettes ou des caresses, mais par le droit qu’on lui donne d’aboyer tout son content. Plus un fonctionnaire est désagréable, rêche et autoritaire, et plus il y a de probabilité qu’il soit honnête.

L’administration sera vue comme une caserne. Telle est l’équation de l’État moderne immature. En l’absence d’une bourgeoisie policée et souriante, consciente de ses devoirs mais également de sa liberté et de ses distances avec l’État, la Prusse et la Russie, plus tard l’Égypte de Nasser et l’Algérie de Boumediene, ont dû puiser dans un vivier de paysans déracinés des profils psychologiques à la limite de la pathologie: bornés, rigides, sadiques… mais honnêtes.

Pour l’Allemagne ou la Russie, les conséquences sont connues: ce sont des fonctionnaires honnêtes qui ont géré les camps de concentration, pas des filous (lesquels savent quand se désengager des sales affaires). Pour le monde arabe, n’oublions pas que les soulèvements de 2011 ne se sont pas faits, d’abord, contre une administration malhonnête, mais contre des agents abusifs. Le Maroc n’a pas échappé à cette pente, mais il ne lui a pas totalement cédé non plus. Même au plus fort du système Basri (les années 1990), le bureaucrate hurleur et caporalisé a toujours dû coopérer avec la bourgeoisie. Cela, et la nouvelle conception de l’autorité dans les années 2000, ont eu leur rôle dans l’évitement d’un soulèvement généralisé à la tunisienne.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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