Le Maroc n’est ni la Corée du Sud ni Singapour. Experts, militants, politiques, journalistes… ne cessent de se le dire, avec une délectation morose parfois. Mais dans le royaume des aveugles, le borgne est roi. Dans son double cadre régional – arabe et africain –, le Maroc confirme son choix d’un modèle de développement propre. Les sceptiques se gaussent de ses espoirs démesurés. Les plus emballés mobilisent, pêle-mêle, l’histoire – les Saadiens, les routes caravanières… –, les taux de croissance et les décisions géopolitiques. Mais le choix lui-même d’un tel modèle est rarement interrogé dans ses dimensions sociopolitiques. Le Maroc veut se développer en se tournant vers son arrière-pays ouest-africain. Mieux, il semble que cette volonté rencontre auprès des décideurs comme du patronat un enthousiasme que ni les industries industrialisantes, ni la politique des barrages, ni la relance par la consommation intérieure n’ont rencontré. La comparaison avec l’Extrême Orient n’est pas absurde, pour une fois : ce que le Maroc cherche et croit trouver en Asie, c’est le modèle compradorial.

Après 1949 et le triomphe des communistes en Chine continentale, Taïwan, Hong-Kong et Singapour se sont retrouvés coincés entre l’océan et le continent chinois refermé sur lui-même. Ceux qui parlent de la nécessité d’un marché régional (maghrébin) intégré devraient se souvenir de cette leçon asiatique. Comme le Maroc, bloqué par les choix autarciques du régime d’Alger, les pays de la mer de Chine se sont retrouvés bloqués par les choix de Mao et de Kim Il-sung. Taïwan a dû chercher très loin, en Occident et auprès des Japonais, le marché que la Chine lui interdisait. La fermeture chinoise a fait Taïwan. Elle a forgé le caractère du patronat taïwanais, obligé d’aller prospecter dans la chaîne de valeur asiatique, une place entre le Japon investisseur et les marchés d’exportation occidentaux.
Le Maroc peut devenir un Taïwan de l’Afrique de l’Ouest. La bourgeoisie marocaine peut devenir une des locomotives de l’émergence africaine, dans la mesure même où l’union maghrébine, tant souhaitée, semble improbable dans un proche avenir. Le TGV, le port de Tanger Med ou les multiples accords de libre-échange sont incompréhensibles lorsqu’on les déchiffre à l’échelle maghrébine. Lus à l’aune de l’Afrique, on les comprend mieux : le Maroc investit à dimension continentale.

Cette “mondialisation localisée”, à l’échelle ouest-africaine, s’accélère. Le Maroc, depuis deux décennies, est dépendant des taux de croissance européens. Il est aujourd’hui en passe de se créer une seconde dépendance, envers les marchés ouest-africains. Vendre des tomates à la France et des voitures au Sénégal deviendra la version marocaine de la croissance de type taïwanais.
Et le projet maghrébin dans tout ça ? De même que Taïwan ou la Corée du Sud – adossés à une Chine longtemps fermée, à une Corée du Nord toujours surmilitarisée – sont allés chercher leur croissance loin de leur voisinage naturel, le Maroc accomplira probablement sa mutation économique, non pas grâce à l’unification maghrébine, mais malgré son absence. On peut le regretter, mais il semble désormais inutile de se mentir sur les vues (ou l’absence de vision) du régime d’Alger. Alger a choisi : il n’y a pas eu, il n’y aura pas de marché intégré maghrébin à l’abri duquel se développer. Rabat doit sortir de sa tanière. Et c’est une chance paradoxale à saisir. Le commerce extérieur a beaucoup de défauts, mais il a cette vertu cruciale : il ne ment pas.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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