Tweets ou commentaires Facebook malveillants, la place que les nouvelles technologies accordent à la haine est étonnamment vaste. Cette agrégation de communication immatérielle et d’agressivité n’est pas spécifique au Web marocain.

Elle laisse, partout dans le monde, un goût amer devant ce paradoxe suprême : la concentration d’intelligence technique et d’archaïsme psychologique contenus dans le “troll”.

Il existe cependant une spécificité marocaine, et peut-être arabo-islamique, du “troll”. Dans nos sociétés, pendant des siècles, les espaces de pensée libre ont été rares, étroits, et surtout précaires. Et ce n’est pas seulement contre les pouvoirs institutionnalisés que le débat intellectuel devait s’imposer. Ceux qui le croient le font par mimétisme inconscient avec la situation occidentale. En Occident, deux institutions très fortes ont longtemps combattu la liberté de pensée. D’abord l’Église, ensuite, l’État. Ces deux institutions ont fait la police des idées, et c’est contre elles que la modernité intellectuelle s’est imposée : la libre-pensée contre l’Église, ensuite le libéralisme contre l’État.

Dans le monde arabo-musulman, il n’existe pas d’Église, et l’État est récent et fragile (sa violence n’est que l’aveu de sa fragilité). Rarement légitime, peu ancré dans le corps social, il n’a guère fait la police des idées. Mais celle-ci bien sûr a existé. Dans le monde musulman, les idées, le débat et la proposition intellectuelle ont été combattus par la société elle-même. De l’Andalousie à l’Inde, le corps social arabo-musulman est le plus concentré que le monde ait produit. Contrôle familial, endogamie des mariages, rituel omniprésent, villes fermées et tournées sur elles-mêmes, la société arabo-islamique n’est pas une somme d’individus mais une réa­lité forte et diffuse à la fois, insaisissable, tant ses bras sont nombreux. Si l’inquisition à l’espagnole, ou la censure étatique, ont rarement existé, ou tout récemment, c’est parce que le monde arabo-musulman avait d’autres moyens de défendre le statu quo intellectuel : rumeurs, hypocrisie, violence grégaire des groupes de jeunes, mais aussi entraide, soutien familial, tout menait au conformisme. L’utilisation des réseaux sociaux ou du téléphone illimité au Maroc est l’exemple même de la “désarticulation” : des instruments créés dans d’autres contextes anthropologiques sont mobilisés par des usages anciens. Le téléphone illimité par exemple est devenu une continuation de la réclusion des femmes des milieux traditionnels, qui remplacent les palabres infinies sur les terrasses des vieilles maisons des médinas par le babillage illimité via la technologie satellitaire.
Les réseaux sociaux proprement dits proposent quelque chose de similaire à l’ancien contrôle communautaire par les pairs : camarades, frères, voisins… Le collectif masculin a été très fort au Maroc et dans les pays semblables. La fraternisation par l’anonymat des foules, la gestion de la violence par sa mise en commun, le choix d’un bouc émissaire en vue de renforcer la cohésion interne, enclenchaient des guerres quartier contre quartier. Il est ironique de voir Twitter ou Facebook reconvertir ces vieux instincts : l’anonymat et la coalescence des haines juvéniles en vue de taper sur toute nouveauté dérangeante. Ceux qui se plaignent des chasses aux sorcières ou du hooliganisme devraient s’interroger aussi sur le “trollisme” marocain : le tberguig et le conformisme sacrificiel à l’heure d’Internet.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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