Le scénario se déroule comme suit : il y a l’État, plutôt méchant, et les individus, plutôt gentils. L’État a usurpé des droits et des libertés individuelles. Le moment est venu pour qu’il rende à l’individu ce qu’il s’est accaparé. Durant des millénaires, les tribus et les villages, voire les petites villes, ont vécu selon une justice immanente, faite d’hyper-conformisme, de contrôle du groupe sur l’individu, de ragots étouffants et de surveillance permanente, et, le cas échéant, de condamnation publique et parfois de lynchage. Ces différents mécanismes évitaient l’entretien d’un appareil d’État. Pourquoi payer un policier si le voisinage fait la police bénévolement ? Pourquoi payer un appareil de justice si les familles se font justice elles-mêmes ? Il fallut une longue et difficile lutte pour que l’État soustraie à la société ses compétences en matière de justice et de police. Dans les pays récemment, violemment et mal modernisés, comme le Maroc, ce monopole de l’État sur la justice et la police n’est pas complet. Dans les familles et chez les voisins de palier, chez les badauds des rues et dans les terrasses des cafés, il reste quelque chose de l’antique justice immanente. On se permet de juger, d’interpeller, voire d’intervenir lorsqu’une attitude, un geste ou un habillement ne concordent pas avec les valeurs communes. Les choses empirent s’il s’agit de domaines considérés comme religieux. Dans une société imprégnée de valeurs religieuses, il peut s’agir virtuellement de tous les aspects de la vie quotidienne.

Ici réside la contradiction principale à laquelle doit faire face la réforme souhaitée du Code pénal marocain : on veut abroger les lois liberticides concernant la rupture publique du jeûne, l’apostasie, les relations sexuelles hors mariage… Le programme est séduisant : ce n’est pas à l’État de juger les comportements et les consciences. En théorie, il s’agit de rendre à l’individu sa responsabilité : qu’il s’occupe comme il le juge souhaitable de sa foi et de sa sexualité. Cette vision est implicitement pétrie d’expériences historiques occidentales. L’État s’est construit contre la société. Quelques siècles plus tard, en se libéralisant, il s’est retrouvé face à des individus. Au Maroc, ce que l’État va lâcher, est-ce l’individu qui va le récupérer ? Il paraît que des religieux militent à leur tour pour dépénaliser le fait de dé-jeûner. Par individualisme ? Non, plutôt par volonté de rendre au collectif social et religieux le contrôle sur les individus. Car le face-à-face rêvé par l’Occident entre l’individu et l’État est compliqué, ici, par une troisième entité, un pouvoir communautaire encore très fort. Voilà l’explication des alliances fréquentes ces dernières décennies entre les libéraux et les islamistes : les deux se battent contre l’État autoritaire, les premiers au nom de l’individu, les seconds pour la collectivité.

La prudence des législateurs marocains se comprend : le Maroc, ce n’est pas seulement le triangle d’or casablancais, Agdal ou Guéliz. Dans ces quartiers hors-sol, le retrait de l’État peut être récupéré par un dynamisme individuel. Ailleurs, précarité économique aidant, c’est le communautarisme le plus brutal qui risque de remplir le vide laissé par le reflux étatique. L’individu doit se libérer de l’État certes, mais de la communauté aussi. Les volontés de réforme doivent s’astreindre à ce difficile exercice : combiner une lutte formelle contre l’État répressif à une autre, culturelle, contre des schémas sociaux.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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