Tant de bruits pour un (mauvais) reportage ? Et, de l’autre côté, tant d’étonnement devant ce mystère marocain : “ils” aiment leur chef politique. Le mimétisme est à la base de la politique moderne : s’identifier à l’homme de pouvoir, l’aimer selon l’inclination narcissique puis le vouer aux gémonies une fois la déception inéluctable survenue. Ainsi défilent les puissants, le nouvel aimé chassant l’ancien, le temps que la déception inévitable crée un appel d’air pour une nouvelle figure. Le mécanisme électoral permet, en démocratie, de fluidifier ce processus. Le mécanisme charismatique autoritaire produit les mêmes résultats dans les dictatures, la meute au pouvoir désignant et s’agglomérant à son objet d’identification (par des mécanismes mêlant amour et terreur) tant qu’il a la capacité de consolider la meute et d’éliminer toute figure concurrente.

Le principe implicite de l’identification est l’égalité. Seule une conception métaphysique faisant de tous les êtres humains des mêmes voués à vivre en miroir permet cette identification politique. “À la place du président, moi je…” Cette formule est l’emblème et la clé de cette philosophie. Tout citoyen d’une république, sitôt l’âge de raison atteint, se projette dans la magistrature suprême de son pays. Et ne croyez pas que les régimes dictatoriaux échappent à ce mécanisme : pas un Égyptien, pas un Irakien, qui n’oublie que Moubarak ou Saddam sont les fils de citoyens lambda, représentatifs du corps social national. Leur carrière politique, si elle prouve une chose, c’est que tout citoyen est éligible à cette fonction. En l’absence de mécanismes consensuels, seule la violence permet donc de faire la différence. D’où cette association paradoxale, mais bien connue empiriquement, entre égalitarisme absolu et violence politique.

La monarchie déroge à ce principe. Le souverain n’est pas couronné parce qu’il est plus intelligent, plus chanceux, plus violent… Il est roi de par un principe extrapolitique. Le mimétisme ne fonctionne pas en monarchie. “À sa place, moi je…” y est inaudible. Né prince héritier, élevé pour être roi, le souverain se place en situation d’exception dans l’espace politique. Ni sujet ni citoyen, le roi est le point zéro d’où partent les abscisses et les ordonnées du champ politique où se déroule la concurrence mimétique entre les “moi je…” Et aucun citoyen marocain ne s’identifie au roi : la fonction royale est littéralement hors champ. Le lien entre citoyens et figure royale ne passe pas par la névrose du reflet imaginaire : je l’aime, je vote pour lui ; je le déteste, je manifeste contre lui.

Mais au cœur d’une modernité politique agitée, cet amour non identificatoire au roi est incompréhensible. On aime le sportif tant qu’il marque des buts, le politique tant qu’il gagne l’opinion, la star tant qu’elle sourie aux caméras, avant que d’autres sportifs, d’autres politiques, d’autres stars ne les remplacent comme objets d’identification. Si les Marocains souhaitent conserver cette particularité, l’attachement unanime à leur roi, il faudrait libéraliser le champ de l’identification politique. Laisser les hommes politiques charismatiques, et il y en a au Maroc, quêter l’amour du peuple, puis sa haine, se donner en objet d’identification aux jeunes, avant d’être rejetés pour d’autres… Seul un marché politique du mimétisme identificatoire permettra de sauver et de laisser vivre le lien monarchique hors identification.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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