Les philosophes, spécialistes d’éthique de surcroît, seraient-ils plus voleurs (de livres de bibliothèques) que le commun des mortels ? Voilà le genre de questions que se pose, ou que rapporte, posées par d’autres, Ruwen Ogier. Au-delà de l’anecdote, il y a une méthode Ogier. Dans une scène philosophique plombée par le sérieux mélodramatique, il se permet l’humour. Et l’autodérision, là où triomphe Narcisse philosophe. Et la distance, à l’heure des combats (médiatiques) sanglants.

Dans Mon dîner chez les cannibales, le philosophe poursuit sa méditation circonstanciée. Thèmes récurrents (sexualité, libéralisme, droits, marché..), écriture alerte et claire, références originales (philosophes analytiques anglo-saxons, enquêtes sociologiques..), sous la diversité chatoyante, il y a l’unité d’inspiration, et même l’engagement, obstiné et souple. Contre le retour trouble aux « valeurs » et la mobilisation à tout va de la « morale » (« laïque », « républicaine », « patriotique ».., l’actualité brode les variantes), Ruwen Ogier invite en des textes courts à une décomposition des discours molaires qui nous assiègent. La religion peut être immorale et la morale liberticide. Le recours aux valeurs est parfois une arme retournée par les forces du ressentiment contre les sociétés ouvertes, au nom de la défense de ces sociétés. Et il arrive au paternalisme élitiste d’avancer mou et masqué.

Ce journal philosophique est aussi une introduction à des courants philosophiques et des penseurs que la France ignore ou méconnait : de la théorie du care à Kwame Anthony Appiah, des débats sur l’eugénisme ou l’euthanasie à la question de la marchandisation du corps et de la sexualité. Et la référence appuyée à Montaigne se justifie : entre études de cas, réactions à l’actualité juridique ou politique, notes de lecture, Ruwen Ogier nous ouvre son laboratoire philosophique où il élabore, depuis plusieurs décennies et après plusieurs livres, une éthique minimaliste à opposer aux réveils des maximalismes mortifères.

Certes, on peut s’interroger : dans les heures sombres que nous vivons, alors qu’au Moyen Orient comme en Europe, en Amérique du Nord comme en Russie, on dépoussière des recettes remisées aux musées historiques des horreurs ou du grotesque, l’heure est-elle à l’élégance logique ? La réponse se trouve dans l’avant-dernier texte : « le pouvoir érotique de l’égalité et de la liberté ». La réflexion, la modestie morale, la distance et l’objectivité, la procédure et le droit ne sont pas des concepts difficiles et ennuyeux pour des sociétés vieillissantes et ronronnantes.

Il existe une esthétique de la démocratie, et même une érotique de la démocratie. C’est peut-être là, paradoxalement, l’essentiel du message de Ruwen Ogier. Face aux appels belligènes de la société de spectacle, aux contre projets totalitaires, qu’ils soient nationalistes ou religieux, à l’attirance ambiguë pour le catastrophisme panique, Ruwen Ogier, fidèle à Montaigne, nous rappelle que la liberté et l’égalité sont bien plus belles, érotiques et exaltantes que les hystéries de masse.

Ruwen Ogier, Mon dîner chez les cannibales, et autres chroniques sur le monde d’aujourd’hui, mars 2016, Grasset, Paris.

Omar Saghi, paru dans L’Obs

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