L’Anatolie s’est retournée sur elle-même deux fois. La première, au début des années 1920, quand Atatürk l’arracha au monde musulman traditionnel. Un deuxième bouleversement, aussi radical, a peut-être lieu depuis quelques années, et vise à la remettre au cœur même de cette islamité qu’elle a quittée. Mais cette lecture opposant laïcisme kémaliste radical et islamisme erdoganiste risque d’être superficielle. Si le kémalisme fut à ce point traumatisant pour les Turcs, et si la politique d’Erdogan semble être, symétriquement, aussi violente, c’est parce que l’enjeu n’est pas une simple variation idéologique. L’Égypte fut séculariste, elle a été quelques années islamiste, elle redevient militariste, mais aucune de ces palinodies ne fut aussi traumatisante que les deux basculements turcs.

Car la Turquie ne tangue pas entre deux “ismes” idéologiques, elle tangue beaucoup plus fondamentalement entre deux conceptions du collectif. Pour le comprendre, il faut rappeler que la dialectique essentielle dans le monde arabo-islamique depuis le VIIIe siècle oppose le pouvoir étatique, aussi violent que superficiel et éphémère, à la société, massive, complexe, intacte. Ni les Mongols et leur dévastation apocalyptique, ni la colonisation et ses ravages psychologiques, n’ont réussi à ébranler ce massif social, à le fendre, à l’ouvrir. Saddam Hussein pouvait être laïc et modernisateur, l’Irakien de base n’en continuait pas moins d’épouser sa cousine, circoncire ses fils et penser à la religion avant de penser à la nation. Kadhafi, Assad, le Shah d’Iran ou Butho père du Pakistan pouvaient bien pérorer sur la modernité, appuyer le nationalisme et saluer le drapeau, la société était peu touchée en réalité. Seul Mustapha Kémal décida d’engager des réformes d’une violence inouïe. Imposer l’alphabet latin au lieu de l’alphabet arabe à l’une des plus vénérables, des plus centrales des populations du monde musulman, c’est comme si la France adoptait les idéogrammes chinois. Interdire le turban et le fez, abolir la polygamie et l’ensemble du droit personnel musulman, le kémalisme est le nom donné au viol de la société par l’État. Ce dernier a semblé victorieux, presqu’un siècle passa depuis l’agression, et de la destruction parut naître quelque chose de nouveau et de miraculeux, l’État moderne. Pour un peu, on commençait à oublier la violence des origines de l’État turc, ce modèle de modernité en Orient.

Ce que l’“erdoganisme” dit de cette histoire, c’est que le kémalisme n’a pas plus réussi que le nassérisme, le baassisme ou, dans un autre registre, la tempête mongole ou la colonisation. La société turco-islamique n’a pas cédé, elle a juste fait le dos rond, en attendant… Et son vrai ennemi n’est pas la “laïcité” en tant que telle, mais l’État comme concept, son abstraction, sa rationalité, sa violence institutionnelle. Erdogan a recours a quelque chose qui diffère profondément de la violence étatique : en faisant appel aux foules de jeunes, en passant par les réseaux religieux, il recourt à la société profonde comme ses prédécesseurs recouraient à l’État profond. Et s’il réussit, cela signifierait que jamais au cours de sa longue histoire, le monde musulman n’aurait vu la violence étatique triompher de la violence sociale. En cela, les événements turcs interrogent l’ensemble de la région sur sa capacité non pas à se doter d’une démocratie, ou d’une laïcité, mais d’un État, tout court.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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