Un médecin marocain gagne environ cinq à dix fois plus qu’un infirmier. Un professeur universitaire trois à six fois plus qu’un instituteur. En France, le ratio est plus étroit : un médecin gagne peut-être cinq fois plus qu’un infirmier, un universitaire trois fois plus qu’un maître d’école. L’éventail des salaires est donc très large au Maroc. Comme dans les autres pays en voie de développement, marqués par les inégalités ? Pas vraiment. Les universitaires marocains ne sont pas obligés de conduire des taxis la nuit pour compléter leur salaire, les médecins marocains ne rêvent pas de fermer leur cabinet et d’aller travailler en Nouvelle-Zélande ou au Canada. En réalité, les élites marocaines ont un niveau de revenu qui se rapproche de celui des pays riches, creusant l’écart avec le reste de la population, hors bourgeoisie d’affaires. Pourquoi un tel contraste entre nos élites éduquées et le reste du salariat ? Les principaux concernés diront qu’ils sont mieux formés. Certes, mais cela justifie-t-il un tel écart ? Les infirmiers et les instituteurs marocains sont-ils à ce point médiocres comparés à leurs homologues français pour qu’ils soient dix fois moins payés que les médecins ou les chercheurs ?

Cette réalité salariale marocaine ne s’explique en fait que par des raisons purement politiques, et que les principaux concernés, volontiers politisés et militants, rechignent à reconnaître.

Dans les pays postcoloniaux, au lendemain des indépendances et des révolutions sociales qui ont suivi, l’effort est porté sur l’éducation et la santé des masses : instituteurs et infirmiers, en Égypte comme en Chine, à Cuba comme en Irak, sont les piliers du régime, envoyés au fin fond des campagnes porter la bonne parole idéologique. Les résultats ne se sont pas fait attendre : alphabétisation de masse et conditions sanitaires de base progressent, en parallèle à un meilleur quadrillage politique et sécuritaire de la société. Quant aux médecins, libéraux et spécialistes en particulier, ainsi qu’aux universitaires et autres intellectuels, ils sont vus comme des continuateurs des régimes honnis et renversés. Beaucoup sont pourchassés, beaucoup sont partis, et beaucoup se font discrets. Après tout, “la République n’a pas besoin de savants” (mot prêté au tribunal qui a condamné à mort Lavoisier).

Au Maroc, la situation est exactement inverse : il n’y a jamais eu de révolution sociale, et jamais la situation sanitaire et éducative des masses, combinée à leur contrôle idéologique, n’a été une priorité. Aussi, infirmiers comme instituteurs resteront les parents pauvres d’un salariat étroit, écrasé par une élite sur-éduquée et surpayée. L’ironie de ce constat, c’est le bruit politique et médiatique de nos élites. Sur-politisés, sur-syndicalisés, nos universitaires, nos avocats d’affaires, nos médecins, se bousculent au parlement, dans les bureaux politiques des partis de gauche, dans les conseils municipaux… Et pas une semaine sans ces pétitions dénonçant le despotisme du régime et le féodalisme du Makhzen.

Hassan II, qui en avait vu d’autres, savait que ses meilleurs alliés, c’étaient justement ces avocats, ces universitaires, ces chirurgiens et ces dentistes. Brailleurs, mais avec un niveau de vie de Parisiens du VIe arrondissement, hystériques mais avec villas, comptant sur la révolution à venir mais comptant surtout leurs points de retraite, ils ont fait du Maroc ce pays d’analphabètes monarchistes à élite brillante et gauchisante.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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