Le désarroi des empires

Publié: 12 janvier 2017 dans Non classé

Il y a exactement un siècle, quatre grands empires historiques s’effondraient en quelques années. La Russie tsariste (1917), l’empire ottoman (1918), la Perse (1921) et l’empire chinois (1912). Ainsi, la décennie 1910 fut celle de tous les bouleversements de l’Eurasie centrale. Dans ce que les géopoliticiens appellent le heartland, le cœur démographique et physique du monde, les anciennes structures politiques se liquéfièrent. Parallèlement, la montée en puissance des empires maritimes, déjà commencée depuis plusieurs siècles, se confirmait avec l’avènement des Etats-Unis, réussite absolue de l’empire périphérique.

Un siècle après, c’est comme si une horloge historique invisible remet les compteurs à zéro. De nouveau les empires « centraux » au cœur de l’Eurasie semblent bouger, alors que les empires périphériques, l’Europe et l’Amérique, cèdent du terrain. Les héritiers des quatre grands empires disparus reviennent à leur vocation impériale, se débarrassant de leurs étroits habits d’Etat-nation. En effet, où s’arrête, où s’arrêtera l’Iran ? En Irak, en Syrie, au Liban ? Et la Turquie ? Ses velléités néo-ottomanes, commencées sous forme métaphorique, s’incarnent aujourd’hui dans le bourbier syro-irakien où Ankara s’envase de plus en plus. La Russie découpe désormais dans le tissu international de nouvelles frontières. Quant à la Chine, il suffit de se pencher sur sa nouvelle Route de la Soie : l’intitulé, à lui-seul, manifeste la volonté de Pékin de renouer avec l’empire des Han et des Tang.

La simultanéité de ces quatre réveils eurasiatiques peut laisser entendre l’existence d’une cohérence, qui veut que la Russie, la Chine, l’Iran et la Turquie soient de retour. Mais à se pencher sur la réalité des quatre politiques, le désarroi prime sur la vision claire.

La Russie, après le chaos et l’introversion des années 1990, se redécouverte puissance internationale. Moscou pourrait bien, après la Crimée et l’Abkhazie, mordre demain sur la Lettonie ou l’Estonie, au nom de la défense des minorités russes. Mais ni ses succès présents ni ses visées futures ne masquent sa fragilité structurelle : son économie, dépendante des hydrocarbures, et sa démographie, toujours dépressive, ne lui donnent pas la possibilité de poursuivre longtemps une politique d’animosité ouverte.

La Turquie, plus elle s’implique dans son environnement troublé, et plus elle rouvre ses blessures intérieures. Les soldats turcs agissent aujourd’hui en Irak et en Syrie, mais la guerre civile de basse intensité a repris dans les provinces kurdes et le terrorisme endémique revient au cœur de ses centres villes. Loin de donner une image d’empire sur le retour, sûr de lui, la politique d’Ankara paraît aujourd’hui marquée par le bricolage sanglant et la paranoïa.

Finalement, seuls les deux autres empires, la Chine et l’Iran semblent disposer des moyens d’une future politique impériale. Téhéran a constitué une périphérie dominée sans créer de perturbations sur son sol, au nez et à la barbe des Américains, et la Chine avance ses pions économiques et stratégiques.

Comment expliquer le demi-échec russe et turc, et la discrète réussite chinoise et iranienne ? Une réponse vient à l’esprit : la Russie comme la Turquie sont héritiers des empires des steppes, machines de guerre violentes et instables. L’Iran et la Chine sont les enfants de très vieilles civilisations, qui ont d’autres méthodes et qui, surtout, disposent d’une autre temporalité. Mais le futur qui nous dira qui empochera la mise.

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commentaires
  1. Emmanuel dit :

    Magnifique mise en perspective, merci !

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