Il a 39 ans, la taille élancée et le poil blond-roux ; il suscite sympathie ou aversion à très large échelle ; encore inconnu il y a peu, il est désormais suivi par la presse internationale. Vous pensez à Emmanuel Macron ? C’est vrai que ça fonctionne pour lui aussi, mais il s’agit de Nasser Zefzafi. Et lui aussi est en marche.

Son intervention lors du vendredi dernier a semé le trouble dans un discours jusque-là lisible. En visant les festivals et les tenues dénudées, Nasser Zefzafi a brouillé l’image du mouvement. Elle est pourtant très cohérente. L’opposition entre un Maroc marginalisé et conservateur et un autre ouvert et libéral n’est pas qu’une affaire de valeurs. Elle est sous-tendue par une tension économique dans laquelle le pays fait le grand écart, pour le moment.

Car « l’ouverture » des mœurs de la côte atlantique n’est rien sans son infrastructure économique : les festivals musicaux et les femmes en jupes ne font qu’accompagner une émergence économique dépendante des investissements étrangers, de l’image du pays et d’un lobbying international incessant. Il suffit d’ailleurs de se pencher sur les investissements publics : les milliards de dollars qui sont déversés sur des chantiers gigantesques, le train à grande vitesse de Tanger à Casablanca, la plus haute tour d’Afrique à Rabat-Salé, les tramways à Rabat et Casablanca, les ports à Tanger et Kenitra.. Ce ne sont pas des investissements irrationnels, comme certains les ont qualifiés. Ils visent au contraire, d’une manière systémique, à doter la façade atlantique d’un niveau d’équipement de type européen, accompagné du voile idéologique adéquat (d’où les musées, les festivals, les franchises des grandes marques). Si l’on veut que des milliards de capitaux passent par le pays, il faut le rendre attrayant.

Sauf que, voilà : le Maroc n’a pas assez de capitaux pour mettre l’ensemble du territoire aux normes. Au lieu de distribuer également des investissements médiocres, il préfère concentrer sa force de frappe sur des sites attractifs. Quitte, ensuite, à espérer que ces sites finissent par magnétiser l’arrière-pays, ce Maroc oublié et sous-équipé. Mais les choses ne vont pas aussi vite qu’on le souhaite.

Et c’est là que Nasser Zefzafi ou un autre, n’importe qui en réalité, se met en marche. Contre les villes à malls, à festivals et à écoles internationales, le mouvement d’al Hoceima, sous ses dehors régionalistes et conservateurs, exprime le sentiment d’un Maroc qui ne se reconnaît pas dans le modèle socioéconomique proposé par l’axe Casablanca-Tanger.

On comprend le sentiment ambigu des élites libérales : contre qui ou quoi s’insurge Zefzafi et les autres ? Contre les robes courtes et Mawazine ? Alors l’affaire est entendue, c’est un soulèvement archaïque. Mais le doute subsiste. Il y a là quelque chose de plus profond. A l’est de Tanger, son Tanger Med et son Tanjazz, à l’ouest de Nador, sa lagune Marchica et son Nador West Port, des territoires oubliés réclament. Quoi ? De l’investissement public ? Pas seulement. Des milliards en hôpitaux, écoles et routes pourront être déversés, cela ne réglera pas le problème. Ce qu’il faut à al Hoceima, comme à Inezgane, à Midelt ou Tiznit, ces villes oubliées à parfois quelques kilomètres seulement des haut-lieux du capitalisme immatériel de notre Maroc postmoderne, ce qu’il faut à ces territoires négligés, c’est de l’inclusion. Or le modèle de croissance marocain est tout sauf inclusif. Voilà le séparatisme qui menace le pays.

Paru dans Telquel

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