Dans le Golfe, en ce moment, la vraie rupture n’est pas entre le Qatar et ses voisins. Cette rupture-là finira par se réduire, par la négociation ou le rapport de force. La vraie rupture est ailleurs, l’écume des journaux télévisés la masque pour le moment. Elle passe entre les Etats et leurs sociétés, et c’est en réalité une faille béante.

Officiellement, l’Arabie saoudite et ses alliés reprochent à Doha son soutien au terrorisme. Sous ce vocable, Riyad et le Caire, le duo en tête, rassemblent un large éventail d’organisations, d’associations et de partis, des Frères musulmans aux groupuscules radicaux. Même depuis Washington, une telle condamnation massive semblerait excessive et aveugle aux réalités locales. Mais du Caire ? Là où désormais l’écrasante majorité des femmes sont voilées, où le niqab remporte chaque jour qui passe une nouvelle victoire dans son marquage de l’espace, où les coptes sont en butte à une sourde hostilité, quand elle ne passe pas à l’acte ? Au Caire où l’islamisation culturelle, commencée dans les années 1960, est désormais totale ? Et à Riyad ? Là où les lois et les médias, les usages populaires et l’éducation publique, la cléricature officielle et la cléricature dissidente, tout concoure à imposer un carcan religieux historiquement inédit sur la société ?

Logiquement, mêmes chez les plus sérieux, on ne s’empêche pas de sourire à cet hommage que le vice rend à la semi-vertu qatarie. Et on ramène tout à une histoire d’hypocrisie étatique : l’Arabie et ses alliés ne croient pas un mot de leurs accusations et cherchent à noyer leur chien en l’accusant de rage. C’est là où l’on risque de se tromper d’analyse. Non, l’Arabie saoudite, comme l’Egypte, comme les Emirats ou le Yémen, luttent vraiment contre l’islamisme politique. Ils luttent pour détruire la capacité politique de l’islamisme, et pour lui imposer ce contrat socio-politique désormais victorieux en Egypte et peut-être, bientôt, en Arabie saoudite : à toi la société, la culture, les femmes et les enfants, à toi les intellectuels et les éditeurs, à toi tout l’espace urbain ; et à moi, l’Etat, l’appareil de sécurité, la rente économique, l’armée et les alliances diplomatiques. L’Egypte, la première, a entamé cette alliance dès Sadat. Faire la paix avec Israël au-dehors et laisser les mosquées aux vociférateurs au-dedans. Devenir un allié exemplaire des Américains au-dehors et laisser propager un anti-occidentalisme rabique au-dedans. Voilà le modèle qui se propage en Orient. Ce qu’on reproche au Qatar n’est pas de sympathiser avec l’islamisme radical, mais d’en faire une politique. Ce qu’on lui reproche, c’est ce minimum de liens qui persistent entre la société civile et la politique de l’émirat. On veut que cela cesse, on veut que l’émir du Qatar, comme le roi d’Arabie ou le général égyptien, affranchisse complétement sa politique de sa société.

Cette rupture ne passe donc entre le Qatar et ses voisins que superficiellement. Elle est plus profondément un divorce quasi-définitif entre des sociétés qui s’enfoncent dans l’islamisme le plus réactionnaire couplé à l’impuissance politique, et des Etats qui s’émancipent de tout contrôle social pour mieux s’aligner sur les puissances occidentales. On comprend pourquoi au-delà du Qatar, c’est l’Iran qui est visé, voire, demain, la Turquie. Car la politique iranienne (ou turque) n’est pas totalement étrangère à la société iranienne (ou turque). C’est ce lien, à la base de toute vraie démocratisation, que Riyad veut couper.

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