« Des putes et des assassins »

Publié: 27 juillet 2017 dans Non classé

David Ben Gourion disait, semble-t-il, qu’il voulait faire d’Israël « un Etat normal, avec ses putes et ses assassins. » L’importance de cette formule va bien au-delà de son incongruité. Sans doute l’a-t-il prononcé au cours d’une discussion où l’un des interlocuteurs dû lui reprocher les imperfections du nouvel Etat, ou les défauts de ses citoyens, ou l’amoralité de son espace public. Ces paroles sont donc une mise au point, destinée à ceux qui semblaient croire qu’Israël était voué à persister dans l’utopie, avec son radicalisme et son exception au quotidien. David ben Gourion leur dit en substance qu’un Etat mature est un Etat « normal », et que la normalité suppose la reconnaissance, par le politique, de la nature de l’être humain et du genre de société qu’il instaure avec ses semblables. La criminalité, la prostitution, mais aussi la corruption ou les incivilités, sont des maux à combattre. Mais leur éradication est non seulement impossible, elle mènerait même à des maux plus grands.

Cette pensée courageuse et inconfortable fut formulée en plein XXe siècle, la grande époque des éradicateurs. Que voulaient Staline et Mao, sinon l’éradication du crime, de la pauvreté et de la prostitution ? En un sens ils y réussirent, en instaurant des prisons à échelle continentale. La « grande politique » telle que l’a pensée la modernité après la Révolution française, c’est essentiellement la lutte contre la normalité. Robespierre ne voulait pas « un Etat normal, avec ses putes et ses assassins », mais le règne de la Vertu, érigée en divinité politique. Le prix de cet idéalisme se paie dès le début, à coup de milliers de têtes coupées.

Il n’est pas évident pour un mouvement ou un homme politique d’annoncer ainsi que son souhait est d’instaurer, ou de défendre la « normalité », avec « ses putes et ses assassins ». Non pas défendre le crime ou le faire prospérer, le combattre au contraire, mais comme un médecin combat la maladie, sachant bien que la réalité se présente sous formes de multiples maladies sans cesses renouvelées, et que, pour ceux qui souhaite la fin de « la » maladie, la seule cure ultime est la mort. Ou un peu comme les économistes réalistes savent que qu’un chômage à taux zéro n’existe nul part, sauf dans des non-économies administrées où tout le monde « travaille » parce qu’il n’y a de travail pour personne.

En 1947-1948, de l’autre côté du Moyen-Orient asiatique, en même temps qu’Israël, était créé le Pakistan, le « pays des purs ». Des décombres de l’empire britannique, se sont créés deux Etats artificiels, l’un, Israël, visant la « normalité » avec ses maux incompressibles, l’autre, le Pakistan, affichant jusque dans son nom sa volonté de « pureté ».

70 ans plus tard, la comparaison entre le pays « normal, avec ses putes et ses assassins », et le « pays des purs », dresse un constat sans appel. Mais n’accablons pas trop vite le seul pays des purs. Les Arabes n’ont cessé de se donner aux purs et aux purificateurs. Nasser ou Saddam Hussein sont des Pakistanais à leur manière. Ils expriment le Pakistanais en nous, l’appel de la pureté politique en nous. Bien avant le Wahhabisme ou Daesh, les nationalistes arabes eux-mêmes, malgré tout leur sécularisme affiché, furent des purificateurs qui voulaient construire, sur terre, le royaume de la pureté.

Si la sécularisation a un sens, c’est bien celui-là : renoncer, en politique, à la pureté. Accepter la réalité de la collectivité, avec sa grisaille, « ses putes et ses assassins ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s