Archives de octobre, 2017

La grande occultation du Mahdi B.B.

Publié: 31 octobre 2017 dans Non classé

Chaque année, aux approches du 29 octobre, bannières noires et mouchoirs de poches sont sortis et repassés à neuf. Fidèles anciens et jeunes novices se préparent à la grande douleur, à la communion des souffrances dans le deuil impossible. Le 29 octobre 1965, Mahdi Ben Barka le grand, le génie que le Maroc ne méritait pas, disparaissait à Paris. Depuis, les années passent et se ressemblent : fut-il tué ? Tout de suite ou après d’innommables souffrances ? Et son corps ? Dissout, enterré, incinéré, ou découpé en fines lamelles ?

Chaque année, depuis la grande disparition, livres et films, émissions spéciales et investigations inédites essayent de soulever le voile sur le grand mystère. Voilà encore une autre singularité marocaine, qui navigue entre le drame et la bouffonnerie : dans un siècle où les victimes de la politique se comptent par dizaines de millions, le royaume enchanté se lamente, annuellement, sur la disparition d’un homme.

Longtemps j’ai porté cette manie marocaine sur notre crypto-chiisme. Mahdi Ben Barka est notre imam occulté. (suite…)

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La frontière métaphysique

Publié: 27 octobre 2017 dans Non classé

Qu’est-ce qu’une frontière ? Un mur, une palissade, un simple panneau ? Réfléchir sur la frontière est un exercice obligé en géopolitique. Il y a deux siècles, on chercha des « frontières naturelles », sensées définir la réalité d’un pays : fleuves, montagnes ou autre barrière naturelle, pour lesquels bien des guerres furent menées. A l’inverse, on dit aujourd’hui que la frontière est une ligne imaginaire. A juste titre. Mais on ne va pas assez loin dans l’analyse. Ligne imaginaire ne signifie pas ligne inexistante. Ce serait même plutôt l’inverse. Ligne imaginaire parce que là où rien ne sépare, elle impose une séparation symbolique entre deux collectivités.

La frontière qui sépare le Maroc et l’Algérie n’est certainement pas naturelle : ni fleuve ni crête de montagne ne divisent les deux pays. (suite…)

Kant et Abdelwahhab

Publié: 22 octobre 2017 dans Non classé

Un ami m’a fait remarquer qu’à peu d’années près, Emmanuel Kant (1724-1804) et Mohammed ben Abdelwahhab (1703-1792), sont contemporains. Et pourtant, quelle distance temporelle entre les deux, pourrait-on dire. Le kantisme est très tôt devenu un signe de ralliement, le symbole d’une rationalité modeste, consciente de ses propres limites, et d’une moralité rigoureuse. Kant est devenu, à son corps défendant, l’emblème des Lumières, celui que devait vouer aux gémonies les écrivains romantiques et les philosophes irrationnels, pour sa prétendue confiance bornée en l’homme, la modestie de ses propositions métaphysiques, et pour tout dire, pour son côté bourgeois.

Mohammed ben Abdelwahhab, son contemporain inattendu, est quant à lui la métaphore du bruit et de la fureur : le rigorisme religieux allié à la guerre tribale, puis le succès inattendu, le pétrole aidant, d’une doctrine devenue une épidémie réactionnaire. Le wahhabisme est synonyme d’arriération et de pulsion de mort comme le kantisme l’est de la rationalité et de l’éthique.

Comparaison n’est pas raison, et à ce jeu là, on peut tout dire ou presque. Certes. Et pourtant, ce rapprochement (surréaliste) entre le Herr Professor de Königsberg et le réformateur barbu de Dar‘iyya peut faire réfléchir, et à bon escient. (suite…)

Vers la fin du « maghrébisme »

Publié: 17 octobre 2017 dans Non classé

Hier le Kurdistan et la Catalogne, demain peut-être la Corse ou la Bavière. Les referenda se multiplient et, chose notable, ils concernent des territoires historiques à l’existence réelle. Pour une fois, ce ne sont pas des associations séparatistes suédoises ou canadiennes qui cherchent à faire revivre des frontières coloniales, mais les populations locales elles-mêmes qui s’accrochent à des réalités d’avant les grands découpages coloniaux ou stato-nationaux.

Le plus curieux dans l’affaire, c’est l’ironie intempestive de cette dynamique, là où le messianisme politique depuis deux siècles ne jure que par l’unification dans des grandes entités. Plus c’était grand plus c’était bon ! Voici en quelques mots le mantra de cette politique des grands ensembles.

Le « maghrébisme » n’en est qu’un des avatars, quoique peut-être le plus insistant, et le plus stupide dans son genre. (suite…)

La multiplication des scandales à caractère sexuel tient-elle à une dégradation des mœurs (première explication) ? Ou à une curiosité malsaine des médias pour un monde jusque-là laissé dans l’ombre (seconde explication) ? Ces deux tentatives de rationalisation de la vague qui grandit depuis des années (viols suivis de suicide, harcèlements de rue filmés etc.) se retrouvent, sous des formulations variées. La première explication est curieuse : elle mélange un fort conservatisme (avant c’était mieux, parce que l’islam, la pudeur et tout ça) et un penchant gauchiste insistant (l’Etat ne remplit pas son devoir d’éducation, de démocratisation etc.). La seconde se borne, plus intelligemment, à souligner toutes les transformations de l’infrastructure médiatique : avec un téléphone portable qui fait office de multimédia personnalisé, les marges et les petits illégalismes perdent de leur étanchéité.

Mais la fin des petits secrets n’est pas seule en cause. Le Maroc, et plus largement le monde arabo-musulman, ont effectivement profondément changé. La culture morale qui dominait jusqu’à il y a peu, existe encore, mais sans le soubassement qui la soutenait. (suite…)

Toujjârs es-Sultan

Publié: 9 octobre 2017 dans Non classé

Les rapports étroits entre patronat marocain et Palais royal ne sont un secret pour personne. Mais se borner à décrire ces relations comme le simple produit d’un système oligarchique risquerait de manquer l’essentiel. D’abord parce que cette machinerie marocaine est efficace. Au vu des échecs répétés des autres capitalismes de la région, la coopération marocaine entre souveraineté politique et décideurs économiques est une réussite. Ensuite parce que la relative « fluidité » des relations, la rapidité et, semble-t-il, la convergence dans les choix stratégiques confirment un habitus harmonieux et partagé entre les deux partenaires.

Mais alors à quoi tient cette réalité ? (suite…)

C’est la faute aux Saoud

Publié: 8 octobre 2017 dans Non classé

Le terrorisme ? Daesh ? La persécution des minorités et le conservatisme culturel ? L’Arabie saoudite est la source de tous les maux, et d’autres encore, inconnus pour le moment. Il est bien connu que Riyad est l’origine du mal, au point où l’on se demande comment on faisait il y a tout juste un siècle pour expliquer les mauvaises nouvelles, lorsque Riyad n’était encore que la capitale d’une principauté enclavée dans le désert.

Car il existe une « saoudophobie » irrationnelle, tout comme il existe une « saoudophilie » aveugle. (suite…)