C’est la faute aux Saoud

Publié: 8 octobre 2017 dans Non classé

Le terrorisme ? Daesh ? La persécution des minorités et le conservatisme culturel ? L’Arabie saoudite est la source de tous les maux, et d’autres encore, inconnus pour le moment. Il est bien connu que Riyad est l’origine du mal, au point où l’on se demande comment on faisait il y a tout juste un siècle pour expliquer les mauvaises nouvelles, lorsque Riyad n’était encore que la capitale d’une principauté enclavée dans le désert.

Car il existe une « saoudophobie » irrationnelle, tout comme il existe une « saoudophilie » aveugle. Cette dernière, on connaît ou on croit connaître sa cause : les pétrodollars ont payé à Riyad des fidèles un peu partout dans le monde. Quand à la haine que provoque le seul nom d’Arabie saoudite, cela serait du à son activisme incessant en faveur de l’homophobie, de l’abaissement du statut des femmes ou de l’alliance avec l’impérialisme.

Cette vision du monde est faible, c’est le moins que l’on puisse dire. Aussi riche et entreprenant soit-il, le régime de Riyad ne peut être crédité à lui seul de toutes les tares qui affectent le monde musulman contemporain. Alors pourquoi cette hâte à accuser l’Arabie saoudite, à tout va et à tout propos ?

Parce que le bouc émissaire nous épargne l’autocritique. Faire du wahhabisme la source principale de l’hyperconservatisme névrotique de l’islam contemporain, faire de la politique de Riyad la cause unique de la dépolitisation des nations qui l’entourent, faire des financements saoudiens, l’origine dominante du succès des mouvements islamisant, c’est s’acheter une innocence à bas prix et faire l’économie d’une réelle analyse des sociétés arabo-musulmanes contemporaines.

Le vaste mouvement de résurgence religieuse, puis de lutte et d’hégémonie culturelle et sociale des islamistes sur le reste des forces politiques, ces dynamiques sont largement indépendantes de l’Arabie saoudite. Au XIXe siècle, lorsque l’essentiel de ces mouvements prend place, l’Arabie saoudite n’est rien, ou très peu de choses. C’est du Caire, de Damas, de Tripoli du Liban que l’islah est parti. Le wahhabisme n’est alors qu’une version particulièrement fruste et périphérique du vaste réveil islamique.

Et au XXe siècle, le salafisme syro-égyptien et ses disciples maghrébins ou indiens, l’activisme politique des Frères musulmans, ne doivent rien dans un premier temps à Riyad. C’est même plutôt l’inverse. L’Arabie saoudite veillera longtemps à pratiquer un quiétisme diplomatique rare, évitant d’intervenir dans les affaires intérieures de ses voisins. Lorsqu’enfin les Saoudiens débutent leur interventionnisme (financier, culturel, diplomatique) dans les années 1980, le terrain est depuis longtemps largement labouré et autonome.

Peut-être obtiendra-t-on enfin la fin des financements saoudiens (ou qataris) aux mouvements sociaux conservateurs, mais cela changera rien, ou si peu en réalité. Les pétrodollars expliquent très peu de choses. L’Iran de Khomeyni a lui aussi essayé d’alimenter ses propres mouvements avec le succès que l’on sait. Si l’Arabie saoudite a réussi, c’est parce que le mal est autochtone. Et profond. Nos sociétés ont été corrompues par l’argent saoudien parce qu’elles étaient déjà, non seulement corruptibles, mais corrompues. Le conservatisme, la réaction, sont locales. Le reste n’est qu’un coup de pouce.

Longtemps vue comme le bras armé et vertueux de l’islam contre les menées libérales ou communistes, l’Arabie saoudite remplit désormais un autre rôle : elle est devenu le cache-misère de nos propres vices.

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commentaires
  1. GAUTHOT CLAUDE dit :

    très bonne analyse

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