Toujjârs es-Sultan

Publié: 9 octobre 2017 dans Non classé

Les rapports étroits entre patronat marocain et Palais royal ne sont un secret pour personne. Mais se borner à décrire ces relations comme le simple produit d’un système oligarchique risquerait de manquer l’essentiel. D’abord parce que cette machinerie marocaine est efficace. Au vu des échecs répétés des autres capitalismes de la région, la coopération marocaine entre souveraineté politique et décideurs économiques est une réussite. Ensuite parce que la relative « fluidité » des relations, la rapidité et, semble-t-il, la convergence dans les choix stratégiques confirment un habitus harmonieux et partagé entre les deux partenaires.

Mais alors à quoi tient cette réalité ? Son existence même est un mystère, dans une région où le capitalisme, depuis les indépendances, oscille entre bureaucratie de Parti-Etats et prévarication sauvage de dictatures pro-occidentales. Le Maroc, qui jamais ne céda aux sirènes du dirigisme, n’a pas non plus était frappé, ensuite, par leur ombre portée, l’ouverture sauvage et rentière des années 1990 et 2000.

Il semblerait que deux traits historiques expliquent cette singularité marocaine : une tradition économique qui remonte au XIXe siècle et que la colonisation n’a pas interrompue ; ensuite un monopole politique mais surtout socioculturel d’une classe sociale particulière.

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, sous le sultan Mohammed ben Abdellah (III), le Maroc s’ouvre au commerce atlantique, graduellement et sous conditions. Des fenêtres sur la globalisation coloniale de l’époque sont ouvertes dans quelques points de la côte atlantique, dont Essaouira. Les produits à échanger, les quantités, les prix et les taxes sont étroitement contrôlés. C’est la condition pour que l’ouverture ne se transforme pas en débâcle économique pour un pays dépassé par la révolution industrielle qui commence en Occident. D’emblée, ouverture économique et supervision politique sont donc associées. Le Marco n’est alors pas seul dans ce cas là : en Russie sous Pierre le Grand, au début du XVIIIe siècle, l’ouverture économique passe également par l’attribution de monopoles à quelques familles particulières. Mais au Maroc, cet attelage ne sera jamais désassemblé, ni par le protectorat, ni par l’indépendance. Dès la fin du XIXe siècle, de grands marchands deviennent ministres des finances, contrôleurs des ports et des douanes, négociateurs de prêts internationaux. L’alliance entre le Trône et la bourgeoisie s’enracine, et persistera par la suite.

L’autre trait caractéristique de ce capitalisme marocain associant marchands et Etat, c’est la spécialisation ethnique de la classe commerçante. Les marchands, banquiers et intermédiaires mobilisés par le makhzen proviennent en majorité de quelques groupes spécifiques : Juifs et Fassis, essentiellement. D’emblée, chez ces « toujjârs es-sultan », ces « marchands du sultan », la spécialisation économique est mêlée à une culture particulière. Les compradors marocains du XXe siècle cultivent leur différence, et l’absence d’une révolution politique va assurer leur survie jusqu’à aujourd’hui.

La réalité est toujours ambivalente. Ce brouillage des frontières entre politique et commerce fait le succès du grand capitalisme marocain, sous nos yeux en Afrique en ce moment, par exemple. Mais il fait aussi ses vices : la quête obsessionnelle du monopole et des niches rentières, et la fermeture sociale persistance d’une caste dont l’étroitesse rend difficile la constitution d’une classe entrepreneuriale d’envergure.

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