La frontière métaphysique

Publié: 27 octobre 2017 dans Non classé

Qu’est-ce qu’une frontière ? Un mur, une palissade, un simple panneau ? Réfléchir sur la frontière est un exercice obligé en géopolitique. Il y a deux siècles, on chercha des « frontières naturelles », sensées définir la réalité d’un pays : fleuves, montagnes ou autre barrière naturelle, pour lesquels bien des guerres furent menées. A l’inverse, on dit aujourd’hui que la frontière est une ligne imaginaire. A juste titre. Mais on ne va pas assez loin dans l’analyse. Ligne imaginaire ne signifie pas ligne inexistante. Ce serait même plutôt l’inverse. Ligne imaginaire parce que là où rien ne sépare, elle impose une séparation symbolique entre deux collectivités.

La frontière qui sépare le Maroc et l’Algérie n’est certainement pas naturelle : ni fleuve ni crête de montagne ne divisent les deux pays. Elle est pourtant ancienne : elle date, dans sa forme actuelle, du début du XVIe siècle, lorsque les Ottomans s’installent à Tlemcen. A l’époque, une autre frontière, à l’autre bout de l’empire ottoman, a été dessinée, tout aussi « imaginaire ». En Iran, Shah Ismaïl, fondateur de la dynastie des Safavides, s’oppose aux Turcs. La frontière court quelque part entre l’Anatolie et l’Azerbaïdjan, là aussi sans aucune justification géographique claire. Une autre frontière imaginaire alors ? Oui, sauf que Shah Ismaïl, à la différence des Saadiens du Maroc, va radicaliser la séparation. Avec lui, on peut même parler de « frontière métaphysique ». Il décide de convertir l’Iran, qui était jusque là une terre sunnite, au chiisme. Sa motivation est à peine religieuse. Elle est surtout politique. Car Shah Ismaïl sait que rien n’empêchera les Turcs d’avancer en Iran. Ni les structures sociales, ni la géographie, n’opposent de forts obstacles. L’Iran était destinée à devenir une « vilayet» ottomane comme l’Egypte ou la Tunisie. Seul le chiisme va le doter d’une réelle singularité, qui fera désormais de la lutte contre l’Ottoman une lutte culturelle et existentielle, et pas seulement un conflit entre deux princes équivalents.

Revenons au Maroc. Pourquoi les Saadiens, qui ont sauvé l’indépendance du Maroc, n’ont-ils pas radicalisé la frontière en quelque chose de beaucoup plus profond? En une frontière religieuse, comme celle qui sépara l’Iran du reste du Moyen-Orient, à la même époque ? La première réponse, c’est qu’ils ne le pouvaient pas : le Maroc, à la différence du monde persan, qui dispose d’une culture réputée, ne pouvait se prévaloir d’une cours savante apte à seconder le pouvoir politique pour créer cette barrière symbolique.

Mais il existe une seconde réponse : le Maroc a lui aussi, comme l’Iran, créé au début du XVIe siècle, une frontière métaphysique avec le monde turco-sunnite. Cette frontière s’appelle le « chérifisme ». Elle n’est pas une rupture avec le sunnisme, mais une version de celui-ci, une version attachée à la légitimité politique des ahl al bayt. Considérer le chérifisme comme une frontière métaphysique, explique l’étrange destin politique du Maroc depuis le XVIe siècle : il est resté isolé des épidémies politiques et religieuses du Moyen-Orient, qui ne l’ont affectée, à chaque fois, que superficiellement. Ce concept de « frontière métaphysique » permet de lire différemment l’histoire du monde musulman central : il a été réunifié il y a cinq siècles, avec deux ailes qui lui échappèrent, l’Iran à l’est, et le Maroc à l’ouest. Deux évasions par métaphysique : le premier s’est converti, de force, au chiisme, le second s’est adapté au chérifisme.

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commentaires
  1. Ayoub dit :

    C’est toujours amusant de faire de l’histoire-fiction, le chérifisme n’a rien de de spécial intellectuellement, religieusement pour créer une singularité et/ou une particularité dans le monde musulman et par ailleurs créer une frontière imaginaire ou dans les imaginaires.
    …..et si la raison était physique et non pas métaphysique: je m’explique; la distance séparant les Turcs des perses n’ a rien avoir avec la distance entre Istanboul et Oujda , la résistance à l’invasion turque se trouve renforcée par ce critère physique, plus on s’éloigne de sa base plus l’envie de s’aventurer s’estompe.
    Une deuxième raison bien physique aussi , les turcs n’avaient aucune envie d’ouvrir un deuxième front contre l’occident loin de leur base en occupant le Maroc c.a.d être à 14km de l’Espagne. L’Europe n’aurait jamais supporter d’être complètement encerclée par les turcs.
    Je retient de votre article, l’incapacité des intellectuels marocains a participé à la construction d’une identité marocaine, si elle a jamais existé un jour. Seule la France en occupant et pacifiant le Maroc a permis son arabisation et à étendre le mode de vie urbain( Fès Marrakech …..) vers le reste du Maroc.
    Tous les chantres de la spécificité marocaine associée à un passé glorieux, doivent se remettre à l’évidence que le Maroc n’est que le fruit de sa géographie: entre occident et orient , subissant les assauts des uns et des autres, il fallait parer au plus urgent : résister. De là les marocains ont développé un conservatisme une méfiance aux nouveautés qu’on le ressent jusqu’à aujourdhui.
    Conséquence, un niveau éducatif très faible, et une absence d’appétence pour le culturel. Une économie insulaire ( drogue, contrebande rente …..).
    L’incapacité des marocains à sortir de leur isolement à fait du Maroc un pays pauvre à deux pas de la zone la plus riche au monde. Seule chance, seul salut pour le Maroc le grand Maghreb.

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