Gini et ses amis marocains

Publié: 11 janvier 2018 dans Non classé

De tous les indices socioéconomiques, des plus surprenants (« années potentielles de vie perdues ») aux plus basiques (« niveau de vie »), le plus utile aux citoyens marocains attentifs à l’avenir est aujourd’hui « le coefficient de Gini ». Il n’est pas exagéré de dire que ses variations futures indiqueront si le Maroc maintiendra sa stabilité politique ou sombrera.

Pour faire vite, cet indice mesure le degré d’inégalité dans la répartition des richesses dans une société donnée. Et pour faire encore plus vite, le Maroc, avec un coefficient tournant autour de 0,4, est plutôt un pays inégalitaire. Jusque-là, rien qui ne puisse s’observer à l’œil nu.

Là où ça devient plus intéressant, c’est d’abord lorsque l’on compare ce taux à celui des pays voisins. Le Maroc est l’un des pays arabes les plus inégalitaires, selon ce coefficient. Encore plus que le taux d’analphabétisme ou de (sous)urbanisation, cet indice pointe du doigt le cœur oligarchique du système politique marocain, où aucune instance centrale, parti unique ou armée toute-puissante, ne distribue une rente par ailleurs inexistante.

L’autre enseignement que l’on tire de l’indice de Gini, c’est l’évolution dans le temps. Et là, les choses sont contreintuitives. Ainsi, en Tunisie, l’indice qui avoisinait les 0,44 dans les années 1980 est tombé à moins de 0,36 en 2010. Autrement dit, à la veille de la révolution qui devait emporter Ben Ali, la Tunisie était beaucoup moins inégalitaire que dans les dernières années de

Bourguiba. Inversement, au Maroc, l’indice a grimpé en quelques années, dans le tournant des années 2000, passant de 0,39, un taux qu’il a côtoyé pendant deux décennies, à plus de 0,4, et il se maintient depuis à ce niveau assez élevé d’inégalité. Ces enseignements sont contre-intuitifs parce qu’une baisse d’inégalité peut signifier perturbation, et parce qu’une hausse d’inégalité peut signifier croissance économique.

Mais pour un instant seulement. Ce qui est arrivé en Tunisie, comme probablement en Egypte, c’est que la baisse des inégalités ne s’est pas accompagnée d’une distribution tout aussi égalitaire du pouvoir auprès des nouvelles classes moyennes bénéficiaires de ces années Ben Ali ou Moubarak.

Au Maroc, on a l’impression que les choses sont symétriques: les années 2000 furent des années de distribution égalitaire de liberté d’expression et d’un certain pouvoir politique, au moins de représentation, qui a bénéficié aux classes moyennes.

Par contre, la croissance économique ne s’est pas distribuée aussi largement que l’usage du droit de vote. Le Maroc dispose aujourd’hui d’une véritable oligarchie, constituée de quelques noms, que l’opinion publique connaît, et de quelques grands groupes, qui font la fierté économique du pays.

Tout au long des années 2010, le Maroc, qui a plutôt fièrement traversé les turbulences arabes, n’a cessé de brandir ses avancées institutionnelles et sa transition démocratique. D’ailleurs, les opposants au régime, de leur côté, ne cessant de militer pour plus de droits et de libertés, l’ont fortifié dans l’idée que l’enjeu était là, dans la politique.

Or, la crise, si elle devait se profiler au Maroc, viendrait sans doute d’ailleurs. En Tunisie et en Egypte, des classes moyennes enrichies ont réclamé plus de pouvoir. Au Maroc, des classes moyennes disposant de pouvoir risqueront un jour de réclamer un partage plus équitable des richesses. L’indice de Gini, comme la pluviométrie, risque de devenir décisif dans les prochaines années.

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