Une Première Guerre mondiale qui n’en finit pas

Publié: 14 janvier 2018 dans Non classé

Y’aurait-il un rapport entre l’increvable conflit israélo-palestinien, le populisme de Victor Orban, l’expansionnisme russe en Ukraine, la catastrophe syrienne, ou encore le chaos balkanique ? Oui, il existe, et il n’est pas surréaliste. Tous ces conflits, et d’autres encore, tirent leur origine des blessures mal cicatrisées de la Première Guerre mondiale. Car si 14-18 tient lieu, pour l’Occident, de stèle commémorative refroidie par les manuels scolaires, il n’est pas exagéré de dire que pour l’Europe de l’est et le Moyen-Orient, le conflit ne s’est jamais vraiment terminé.

Relire l’histoire à la lumière de l’expérience des « autres », tel est en tout cas l’enjeu du livre de Robert Gerwarth, Les Vaincus, qui vient de paraître en français. Le sous-titre dit assez l’ambiguïté des découpages temporels : « Violences et guerres civiles sur les décombres des empires 1917-1923 ». Car il y a une autre histoire qui court sous et après l’histoire officielle. L’armistice du 11 novembre 1918 met fin à une guerre interétatique monstrueuse, mais elle n’arrête pas les affrontements, loin de là. D’autres conflits vont la relayer. Des guerres civiles, des révolutions sociales et des nettoyages ethniques se produiront, là où se trouvaient les grands empires historiques disparus, jusqu’en 1923 au moins.

Les prises de pouvoir des bolcheviks en Bavière et en Hongrie, les affrontements entre radicaux de gauche et extrême-droite à Berlin et à Vienne, les guerres turco-grecque et russo-polonaise… Quelques exemples de ce que W. Churchill, dédaigneux, appelle « la guerre des Pygmées », sensée succédée à la guerre des géants, celle des tranchées de l’Ouest. Il ne s’agit pas d’affrontements mineurs, pourtant. Rien qu’en Europe de l’est, ces conflits post-1918 vont faire près de quatre millions de victimes(soit plus que les morts des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France) ! Comme le dit Robert Gerwarth, « l’Europe d’ « après guerre », entre la fin officielle de la Grande Guerre en 1918 et le traité de Lausanne de juillet 1923, fut sans conteste l’endroit le plus dangereux de toute la planète. »

Alors pourquoi cette amnésie ? Probablement parce que ces affrontements sont fondées sur une mauvaise paix, celle de Versailles, ce qu’on ne veux pas admettre du côté des vainqueurs, et parce qu’une espèce de « latence » va suivre, entre 1923 et 1929, pendant laquelle on espère que les découpages et les paix rafistolées vont tenir.

Or, ainsi que le montre l’auteur, les réponses apportées à l’effondrement des empires centraux ne tiendront finalement pas. Versailles, Saint-Germain, Trianon, Neuilly, les noms des traités signés par les perdants, vont servir de ralliements aux fascismes révisionnistes des années 1930.

Plus encore que la continuation de problèmes géopolitiques, les conflits de 1917-1923 introduisent un nouveau seuil de « violence acceptable » : la guerre désormais, se fait contre des sociétés ou des peuples, au nom de causes « existentielles », la survie d’une nation ou d’une classe sociale. Les années 1917-1923 vont dès lors servir d’incubateur aux totalitarismes des années 1930. Sur ces « terres de sang », pour reprendre le titre d’un autre bestseller historique remarqué, celui de Timothy Snyder, une nouvelle conception politique se forge : la guerre devient affaire de déplacement de populations, de villes ravagées et de visions apocalyptiques.

« Nous rîmes quand ils nous dirent que la guerre était finie, car nous étions la guerre. » Ces terribles paroles d’un membre des Corps Francs allemands résume la dimension existentielle de ces années décisives: comme un deuil infaisable, la Première Guerre mondiale devint pour les perdants un conflit impossible à terminer, un style de vie plutôt qu’un épisode politique.

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