70%

Publié: 17 mars 2018 dans Non classé

Parmi les nombreux exemples du mal-développement marocain, la sous-bancarisation fut longtemps emblématique. Le nombre de ménages marocains ayant accès aux services bancaires est resté très bas jusqu’à récemment. Très bas par rapport à la norme régionale. Le Maroc faisait moins bien que l’Algérie, la Tunisie ou l’Egypte. Mais, après tout, le Maroc faisait moins bien que ses voisins dans à peu près tous les domaines : alphabétisation, urbanisation, santé publique… Pourtant, la bancarisation dit beaucoup plus sur le système sociopolitique marocain que les autres critères. La faiblesse marocaine dans l’éducation ou la santé publique trouvait une explication immédiate : un régime conservateur et traditionnaliste se devait mécaniquement d’enregistrer de tels retards. Le faible taux de bancarisation était plus difficile à expliquer : après tout, le Maroc était un pays pro-occidental, à l’économie de marché, ouvert sur la mondialisation. Mieux, le Maroc était doté des plus grandes banques privées de la région. Alors comment expliquer ce paradoxe : au pays de la BMCE, le nombre de comptes en banque était ridiculement bas.

Il faut pour cela jeter un regard sur l’ensemble de la structure politique marocaine du siècle passé : plutôt que d’investir sur une moyenne qui progresserait au fur et à mesure des années, la monarchie autoritaire de Hassan II a parié sur l’association de l’hyper-développement de quelques poches de capitalisme et d’un océan d’autarcie paysanne, souséquipée, sous performante, et donc sous-monétarisée. Voilà pourquoi le Maroc pouvait être à la fois le pays des plus grandes banques et du plus bas taux de bancarisation. Voilà pourquoi la sous-bancarisation marocaine, encore plus que l’analphabétisme, était emblématique de l’ensemble du système sociopolitique. Voilà pourquoi, également, la progression fulgurante de la bancarisation depuis quelques années doit être lue comme quelque chose qui dépasse le domaine financier. Le Maroc a désormais une bancarisation de plus de 70%. Le pays fait désormais mieux que la plupart de ses voisins. Il s’agit, ni plus ni moins, d’une révolution politique : l’hyper-capitalisme marocain ne peut plus se suffire de quelques poches de richesse noyées dans la misère. Le sommet de la très inégalitaire pyramide économique marocaine semble parier désormais sur un marché intérieur. En connectant de plus en plus d’habitants au système bancaire, la bancarisation les connecte du même coup à l’économie nationale, brisant les multiples coques autarciques et les fondant dans un grand ensemble. Ce taux acquiert du coup une valeur emblématique : il augmente à mesure qu’augmentent d’autres taux, qui vont dans le même sens, comme l’urbanisation et la scolarisation.

Revenons à nos considérations historiques : le pouvoir marocain du siècle dernier a refusé la voie du développement centralisé et autoritaire. Il n’y eut ni souci de scolarisation universelle ni volonté de créer un marché national unifié autour d’une grande classe moyenne. Pourtant, depuis une dizaine d’années, le rattrapage marocain est réel. Il passe par d’autres canaux, selon une autre logique politique. L’oligarchie marocaine n’avait pas besoin d’une classe moyenne, source de troubles politiques : d’où les obstacles à l’urbanisation et à la scolarité. Alors que l’ère des idéologies s’achève, elle a besoin d’un marché intérieur de consommateurs. Ironie de l’histoire : le rattrapage marocain se fera par la consommation, plutôt que par la politisation.

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