La démocratie est un retour à la tradition

Publié: 17 mars 2018 dans Non classé

En histoire, la flèche du temps ne va pas toujours dans le même sens. Le progrès ne vient pas toujours “après”, il lui arrive d’être simplement le rétablissement, sous un nouveau jour, d’un ordre ancien. Rien ne peut mieux exprimer ce paradoxe que la question de la liberté. Croire que les temps anciens sont, par principe, des temps de servilité que suit, tôt ou tard, la libération, est une grossière erreur.

Prenons le cas d’une très vieille monarchie, la plus vieille du monde, l’empire du Japon. Après la Seconde guerre mondiale, et sous la pression de l’occupant américain, la constitution de 1946 fonde une démocratie parlementaire et met fin au militarisme autoritaire qui règne sur le pays depuis deux décennies. Jusque-là, les manuels scolaires concordent avec le sens commun : après la dictature, la démocratie. Pourtant, lorsque l’on se penche sur l’histoire moderne du pays, on remarque combien, étrangement, après 1946, il semble renouer avec certains aspects du Japon d’avant la modernisation de 1868. En réalité, dans le Japon dé- mocratisé d’après-guerre, la place de l’empereur, son pouvoir réel, semble non pas rompre avec la tradition, mais, au contraire, y revenir. Le gé- néral MacArthur, qui procéda à la démocratisation du Japon occupé, ne s’y trompa pas : pour sortir le Japon de l’impasse autoritaire, il fallut non pas rompre avec le Japon traditionnel, mais puiser dans les vieilles recettes du pays contre la modernité dictatoriale. La place du monarque par exemple : avant 1868, l’empereur était l’équivalent d’un emblème lointain, quasi invisible, qui ne jouait que de sa position symbolique, laissant la réalité du pouvoir au Shogun et aux seigneurs. Le Japon dictatorial des années 1930 et 1940 n’était pas un Japon traditionnel, plutôt un mixte monstrueux de traditions latentes et de modernisation matérielle. Loin d’être un obstacle à la démocratisation, la monarchie fut, pour MacArthur, un allié, peut-être malgré elle : comme gardien des traditions, comme symbole vivant de l’unité nationale et de la continuité historique, l’empereur devenait la pierre de touche rassurante de la démocratie. Et dans l’histoire longue du Japon, la période 1868-1946, durant laquelle l’empereur assuma l’essentiel du pouvoir effectif, semble être une parenthèse malencontreuse, plutôt que la norme.

On dit du Maroc que c’est la plus vieille monarchie après la japonaise. Entre les deux pays, situés aux antipodes de l’Eurasie, il y a peu de points communs. Sauf peut-être celui-là : la monarchie, traditionnellement, n’a jamais été forte. Par principe (au Japon), par la force des choses (au Maroc, où les sultans eurent rarement la capacité d’imposer leur volonté aux quatre coins de l’empire chérifien). Au Maroc, la période commencée à l’indépendance est exceptionnelle. Le pouvoir de Hassan II ou de Mohammed VI est inédit dans l’histoire longue du pays. Même sous Ahmed El Mansour Eddahbi ou Moulay Ismaïl, auxquels on peut comparer les souverains contemporains, le pouvoir central ne fut jamais moitié aussi fort que le pouvoir actuel du Palais. Il s’agit, comme pour l’ère Meiji au Japon, de la conjoncture de la modernisation matérielle, de l’idéologie de l’Etat-nation centralisateur, et de restes inconscients d’autoritarisme traditionnel. Et comme au Japon, on peut espérer qu’au Maroc la démocratie se fera non pas contre la tradition monarchique, mais au contraire en s’appuyant sur la monarchie comme symbole, contre l’invention moderne de la monarchie exécutive

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