Nos années carnivores

Publié: 19 mars 2018 dans Non classé

Les nations ont-elles des dents ? Des canines pour les plus conquérantes et des molaires pour les assimilationnistes ? Des nations édentées par les défaites, d’autres appareillées avec des dentiers payés par l’aide étrangère ? On est en droit de s’interroger ; après tout, le vocabulaire géopolitique le laisse entendre : on consomme une richesse nationale, on avale des territoires annexés et les morsures ne se comptent plus. L’expression “années carnivores” est due à la poétesse russe Anna Akhmatova (1889-1966). Elle décrit par là les terribles années 1930, où le régime stalinien s’emballa : la dékoulakisation et les famines qui s’ensuivirent, les procès de Moscou, puis la grande Terreur. La formule est imagée, bien qu’incomplète. Dans une autre version, Akhmatova parle d’années cannibales, et c’est de cela qu’il s’agissait, d’un système politique dévorant ses propres enfants, une espèce de guerre civile à sens unique, où un régime mange sa société. Mais Anna Akhmatova a ouvert la voie à cette interrogation historique : quelle est l’alimentation d’une nation ?

Pour le Maroc en tout cas, il semblerait bien que notre régime (alimentaire) a bien changé depuis une décennie. Dès l’indépendance, Rabat a adopté un profil diplomatique à la ligne claire : prooccidental certes, mais sans excès. Les revendications des nationalistes (le “Maroc historique”) ou la rétrocession des présides espagnols de Sebta et Melilia n’ont par exemple jamais fait l’objet d’une politique officielle. L’armée ne joue pas un rôle central dans l’imaginaire national, que ce soit dans les médias, à l’école ou dans l’espace public. Les victoires militaires (la Guerre des sables de 1963) ne sont pas converties en gains politiques ou territoriaux. Le populisme des politiques est maintenu soigneusement en dehors des considérations territoriales ou militaires. Le tiers-mondisme, le non-alignement, le panarabisme sont cultivés avec circonspection. Même l’affaire du Sahara fut gérée avec une extrême habileté, un coût humain minimal et beaucoup de circonspection. Bref, le Maroc est un pays “modéré” diplomatiquement, c’est-à-dire prudent, prévisible et rationnel.

Mais ce régime alimentaire, qu’on peut qualifier, en hommage à Anna Akhmatova, de végétarien (et même de sans gluten) est en train de changer. L’offensive africaine du Maroc bouleverse l’appareil digestif traditionnel : Rabat prend des risques, s’expose à des échecs, voire à des indigestions. L’UA nous (re)accueille, mais la CEDEAO hésite. On a été fâchés avec la toute-puissante Afrique du Sud pendant plusieurs années, on s’est même fâchés avec notre amie historique la France, on a failli en venir aux mains avec l’Espagne, autre amie historique. On tend la main à la très lointaine Chine, à la très anti-occidentale Russie, on tend le pied à la très marxiste Cuba… Et on s’essaie même aux harangues anti-occidentales. On dit désormais du Maroc, à juste titre, qu’il est devenu une des voix de l’Afrique et du Sud. Mais quelle base calorique assure cette nouvelle position ? Quelle est l’alimentation derrière ce nouveau positionnement ? Le Maroc, longtemps animal calme et paisible, omnivore prudent, va-t-il devenir un prédateur ? L’ambition actuelle est à encourager, mais la sagesse passée doit rester aux commandes. Car Rabat n’a ni la dentition ni l’estomac des bêtes de proie. L’essor diplomatique actuel doit tracer un sillon délicat : un expansionnisme de soft power, la poursuite du régime végétarien en somme.

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