Démocratie sans Etat 1

Publié: 29 mars 2018 dans Non classé

Dans le dernier classement concernant la corruption, publié par l’ONG Transparency International, la Tunisie se situe à la 74e place mondiale en 2017. En 2010, à la veille de la révolution, elle était classée 60e. Une chute (énorme) de 15 places, en l’espace de sept ans de conquêtes démocratiques. Un paradoxe ? Une tragédie ? En tout cas, une incompréhension : comment l’avancée des libertés, la baisse des atteintes à la dignité, le droit d’expression retrouvé, s’accompagnent-ils de cette montée vertigineuse des malversations et des pots-de-vin ?

On aime s’illusionner sur l’aspect lisse et graduel de l’évolution historique. Plus de liberté de la presse, plus de transparence, plus de croissance économique, les indicateurs socioéconomiques et politiques iraient main dans la main, dans une marche triomphale vers les lendemains qui chantent. Les exemples sont pourtant nombreux qui montrent que loin d’aller dans le même sens, les différents processus tirent à hue et à dia dans des sens opposés. Plus de scolarisation signifie presque inéluctablement plus de politisation et très souvent plus de violence politique, dans un premier temps. Plus de croissance économique signifie dans la majorité des cas plus d’inégalité sociale. Les phases historiques suivent des voies dialectiques paradoxales. Plus de bien peut s’accompagner d’une intensification du mal, avant la réconciliation éventuelle. Revenons à la corruption. Il y a effectivement une corrélation rassurante entre transparence et démocratie au bout supérieur : les meilleurs scores se retrouvent en démocratie, chez les Scandinaves. Et les pires scores aussi : la corruption est endémique au Sud-Soudan ou en Somalie, en dictature. Mais c’est là un indice qui devrait nous mettre la puce à l’oreille. Car en réalité, ces traînards ne sont pas tant des dictatures que des Etats faillis. On peut symétriquement se demander si la transparence de la Scandinavie n’est pas tant due à sa vitalité démocratique qu’à la solidité de ses institutions étatiques. La corruption et la transparence ne seraient pas affaire de plus ou moins de libertés formelles mais d’enracinement du concept d’Etat.

Charles Péguy disait : “Le kantisme a les mains pures ; par malheur, il n’a pas de mains”. C’est ce type d’idéalisme sans chair qui veut que la démocratie s’accompagne automatiquement de moralisation. Or, la société, libérée après des années de compression, s’insurge contre les différents appareils étatiques, et la corruption, par excellence, est le produit de cette société émancipée de l’Etat. A contrario, la bonne tenue du Rwanda par exemple, pays africain exemplaire en matière de transparence, par ailleurs dictature à peine déguisée, confirme ce diagnostic. Ceux qui veulent démocratiser à tout prix mettent-ils la charrue avant les bœufs ? Faut-il, avant la démocratie, qui est un “régime”, vouloir un “Etat” ? Autrement dit, pour parler comme Péguy à propos du kantisme : faut-il, avant d’avoir des mains propres, avoir des mains ? Le Liban, dans les années 1980, était un Etat démocratique, le seul du monde arabe, sauf qu’il n’y avait pas d’Etat. Aujourd’hui, une même tendance s’observe : vouloir la démocratie, quitte à sacrifier l’Etat. Le réel s’insurge et contre-attaque : sans Etat, même avec des libertés formelles respectées, la moralité dans l’espace public s’effrite. Les pays du Sud ont besoin de démocratie, mais ils ont aussi besoin, d’abord et avant, d’Etat.

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