Démocratie sans Etat 2

Publié: 29 mars 2018 dans Non classé

Après Kagamé, Poutine. Après Poutine, Chavez. Après Chavez, Erdogan. Trois continents, une ou deux idéologies, et un même style politique. Et le style c’est l’homme, après tout. Les deux premières décennies du XXIe siècle ont été marquées par un retour inattendu du bonapartisme : homme providentiel, élection plébiscitaire, diplomatie musclée et autoritarisme intérieur. Après les années 1990, marquées par la croyance en une marche triomphale de la démocratie, une ère dictatoriale et régressive a-t-elle suivi ? La tendance en tout cas est mondiale. Car voilà qu’on nous annonce que Xi Jinping, le président chinois, risque bien d’être nommé président à vie. 

Pour comprendre cette dynamique, évitons d’abord de la confondre avec le populisme occidental contemporain. Les Etats-Unis de Trump, la Grande-Bretagne du Brexit, l’Italie de la Ligue du Nord, les vieilles démocraties, confrontés à de nouvelles interrogations, traversent des perturbations qui ne remettent pas en cause leurs fondements libéraux. En Russie, en Turquie, en Chine, au Rwanda et ailleurs, les choses se posent différemment. Ces Etats, tous ces Etats, sont hantés par un fantôme que l’Occident ne connaît plus depuis au moins un siècle et demi, celui de l’éclatement. Cette peur est difficile à saisir par les vieilles démocraties.

Je me permettrai une métaphore psychiatrique : les démocraties occidentales, héritières d’un passé impérialiste, aux vieux Etats sûrs d’eux-mêmes, sont un peu comme des névrosées. Elles peuvent souffrir de dépressions ou d’hyper-manies, mais ces affections n’en restent pas moins très superficielles  ; jamais elles ne remettent en cause leur identité. La France collaborationniste de Pétain, la France déchirée par l’épuration après-guerre, la France souveraine du général de Gaulle, il ne s’agit là que de variations autour du même Etat et de la même continuité. On peut dire la même chose des Etats-Unis depuis la fin de la Guerre de Sécession. En Russie, en Chine, en Turquie, dans la majorité des pays arabes ou africains, l’affection menaçante n’est pas la névrose (qui suis-je ?) mais la psychose (est-ce que j’existe ?). Ce qui a menacé le Rwanda ou la Russie dans les années 1990, ce n’était pas le passage de la démocratie à la dictature, ou de la puissance à la faiblesse, ce qui les a menacés, c’était l’annihilation comme Nation et comme Etat. Lorsque les Chinois se penchent sur la question tibétaine ou ouïgoure, ou les Turcs sur la question kurde, ils ne voient pas de variations de régime, le plus ou le moins de démocratie ou de régionalisme. Ce qu’ils voient, à tort ou à raison, c’est l’éclatement, la fragmentation et la mort. Ce qu’ils voient, c’est une pulsion de mort à l’œuvre.

Voilà le secret de la séduction d’Erdogan ou de Xi Jinping : ils répondent à une demande inconsciente archaïque, difficilement saisissable selon les critères de la science politique occidentale. Un monde occidental plus sage ou plus subtil aurait pu gérer cette angoisse profonde, en répandant son message démocratique parallèlement à un soutien à l’Etat, en appuyant le changement de régime tout en assurant la continuité de l’Etat. Il ne l’a pas fait. Loin de là. La destruction de la Yougoslavie, de l’Irak, de l’Ukraine, et aujourd’hui, sous nos yeux, du Soudan, de la Libye ou du Yémen, ne fait qu’alimenter la psychose des pays émergents. Ceux qui disent que la démocratie est un luxe s’en trouvent, malheureusement, confirmés par le déni occidental sur la nécessité de l’Etat.

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