« Dawwar l’haraka »

Publié: 24 avril 2018 dans Non classé

L’usage du “cash” est plein d’enseignements au Maroc. Un citadin dépense entre une dizaine (au moins) et une centaine de dirhams par jour, en petites quantités distribuées en quelques lieux précis de la ville : gardiens de voitures, commis d’épiceries ou concierges reçoivent chacun, à mesure d’un petit service, une petite rétribution. Quelle définition donner à un tel acte ? Un achat de service ? Sachant que le service concerné est normalement déjà payé, il s’agirait plutôt d’un pourboire. Sachant que l’aide n’est souvent pas demandée mais plutôt sollicitée, il ne s’agit pas d’un pourboire mais d’une charité. Sauf que la charité s’exerce dans un contexte non économique… Il s’agit de quoi alors ?

Un regard moralisateur dira que le Marocain est un être corrompu et corrupteur. Et que la corruption en question, loin de concerner uniquement les grosses rétro-commissions de l’entreprise ou les pots-de-vin de la bureaucratie, commence dès le petit matin à la porte de la maison, et qu’elle est massive et quotidienne. Ce phénomène, marqué par un roulement permanent de petite monnaie, est propre au Maroc, en tout cas beaucoup plus marqué ici qu’en Algérie ou en Tunisie. Pour un observateur extérieur, le Marocain semble un être donnant ou réclamant, en permanence, de l’argent en petite quantité, pour des interactions qu’ailleurs on estime gratuites, ou bien inexistantes. Expliquer ce phénomène par la morale ou la culture ne va pas très loin. Le Marocain est obséquieux ? Quémandeur ? Âme de garçon de café et culture de valet ? Pour qu’un tel phénomène soit aussi massif, les structures socioéconomiques profondes sont en jeu. Et on sait lesquelles : il n’existe pas, il n’a jamais existé, dans le Maroc indépendant, de mécanisme de redistribution large. Pas de gratuité et d’universalité de l’éducation et de la santé, pas de prix bloqués et de distribution massive de biens de première nécessité, pas de fonction publique pléthorique et de salariat universel. L’argent, au Maroc, n’a pas un rôle citoyen. A la différence de l’Algérie socialiste, de l’Egypte nassérienne, où tous avaient une monnaie certes inflationniste mais également distribuée, au Maroc, une monnaie relativement forte existe chez les uns, et manque cruellement aux autres.

Ces derniers, les “sans-monnaie”, vivent d’économie naturelle dans la campagne profonde, l’argent ne servant qu’à quelques compléments. Mais en ville -et l’exode rural transforme en ce moment le Maroc en pays essentiellement urbain-, cette philosophie ultralibérale atteint sa limite. L’argent ne sert pas seulement à payer ceux qui produisent dans un marché pur et parfait. L’argent a une autre fonction, aussi importante : il sert à fluidifier les mécanismes de la société. Il faut de la monnaie, la grande et la petite, pour huiler la ville. Les Marocains ont d’ailleurs une expression très juste : “dawwar l’haraka”, “fais tourner (la machine)”… Voilà à quoi sert l’argent. Voilà à quoi servent, dans les social-démocraties occidentales classiques, aujourd’hui moribondes, les aides, compléments, revenus minimums et autres allocations : non pas pour payer un service ou un bien, mais pour permettre à tous de participer à ce grand parc d’attraction qu’est la société de consommation.

Au Maroc, “ettadwera”, le pourboire ou le pot-de-vin, avait cette fonction, mais il atteint aujourd’hui sa limite. Il faudrait dorénavant penser à une “tadwera” centralisée : une distribution générale, en quantité limitée et ciblée, d’argent.

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