Le vertige du succès

Publié: 24 avril 2018 dans Non classé

Une pluie incessante d’éloges internationaux, des classements flatteurs, des succès chiffrés. Pour qui voit le verre à moitié plein, le Maroc est sur la bonne voie. Et ses dirigeants voient dans ces triomphes l’échec patent de leurs contradicteurs. Mais c’est justement dans ces moments de griserie que la vigilance baisse et que la lucidité risque de se transformer en témérité puis en erreurs absurdes.

Les succès du Maroc, on ne le dira jamais assez, tiennent d’abord aux malheurs de la région. Soit directement, Rabat jouant le rôle du passager clandestin, attirant capitaux et compétences fuyant le chaos oriental, soit indirectement, lorsque le jeu de la comparaison donne au Maroc un avantage qu’il ne tient pas de ses ressources propres. C’est dire combien les succès marocains, indéniables, prennent un volume et une amplification artificiels, et qu’en réalité, les 3 ou 4% de croissance qu’il fait, bon an mal an, sont loin de lui assurer le statut de pays émergent.

L’autre angle mort de ce décor enchanteur, c’est l’accélération sociale qui accompagne toujours l’accélération économique. La vitesse de croisière que le Maroc a prise dans son développement va rendre de plus en plus difficile l’art de négocier les virages sociopolitiques. Le véhicule marocain ne s’emballe pas encore, mais son accélération le rend plus instable. Or, toutes ces raisons ne semblent pas suffisantes pour rendre les dirigeants marocains plus prudents. Au contraire. La marginalisation de Benkirane fut la première de ces mégalomanies. Vainqueur incontestable d’une élection ouverte, incarnant une réelle légitimité populaire, il fut poussé vers la sortie suite à des manœuvres politiciennes laborieuses. Et on parle aujourd’hui d’élections anticipées, de nouvelles coalitions… Bref, d’un retour sur un acquis fragile mais décisif, celui de la légitimité des urnes. Voici pour la première audace née de ce vertige du succès : croire que les taux de croissance autorisent à se jouer de la volonté populaire. Cette dernière, quand bien même la jugerait-on versatile, inconsistante et irrationnelle, n’en garde pas moins une force, que la modernisation de la société marocaine (alphabétisation, urbanisation, médias) renforce.

On parle depuis peu de la candidature d’un politique au poste de président de la CGEM. Après la tête du gouvernement, la tête d’un pilier de la société civile ? Le patronat marocain a confirmé son rôle de bourgeoisie-moteur de l’émergence marocaine. Ses liens avec le pouvoir sont à la fois très étroits et pourtant suffisamment lâches pour lui permettre de gérer ses affaires avec professionnalisme. Il peut même, potentiellement, servir de contrepoids démocratique à la puissance de l’Etat. Et voilà qu’on parle de cette intrusion malvenue d’un commis de l’Etat au cœur de ce bastion de la société civile.

Quoi qu’il en soit de la véracité de l’information, il semblerait qu’un vent mauvais se lève dans les plus hautes instances de l’Etat marocain. Armé d’un taux de croissance honorable, le pouvoir pense tordre le bras à des évolutions inévitables : l’émancipation de la légitimité populaire, l’autonomie du patronat, l’indépendance du gouvernement. 4%, 14%, 24% de croissance du PIB n’ont jamais bloqué les processus démocratiques, bien au contraire. Staline parlait en 1930 du “vertige du succès” pour modérer l’enthousiasme de ses sbires. Le temps est peut-être venu pour le pouvoir marocain de calmer à son tour le “vertige du succès” qui semble griser son bras.

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