Archives de la catégorie ‘Armées arabes’

Le maroc invente-t-il, depuis quelques années, une diplomatie de la faiblesse muée en influence ?

De toutes les prérogatives du pouvoir, la diplomatie est sans doute la plus ambiguë, la moins monolithique du moins. Au Maroc, on s’est habitué depuis Hassan II à distinguer entre de soi-disant ministères de souveraineté (comme si les autres ne l’étaient pas…). Les Affaires étrangères, la diplomatie surtout, qui est leur vocation en principe, tenant la tête de liste.

En réalité, cette distinction entre diplomatie « souveraine » et ministères plus ancrés dans la réalité sociale et politique du pays, recouvre une plus vaste question : quel rapport établir entre la scène politique intérieure et l’action extérieure d’un pays ? Il n’y a pas que le Maroc qui s’interroge. (suite…)

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Après Jean qui rit, Jean qui pleure. D’abord, on titre sur les bandes de voyous, les faits divers font la manchette des principaux journaux, les Unes télévisées n’hésitent plus à ouvrir sur la petite criminalité. Puis on déplore l’insécurité, on invoque les vieux jours où l’ordre régnait, on en appelle aux autorités incompétentes. Ce petit jeu est nouveau au Maroc. Ailleurs, dans les vieilles démocraties, il est bien installé. La médiatisation de l’insécurité est un signe, s’il n’en fallait qu’un, de la démocratisation molle du pays, c’est-à-dire d’un conservatisme apolitique, qui ne s’agite dorénavant que pour le fait divers. (suite…)

« Le sultan se trouvait alors assis dans la chambre d’audience et les officiels de la cour, tous debout, formaient une ligne immaculée sur des murs immaculés. Les grands dignitaires traversèrent le sol carrelé pour venir saluer le général, puis ils s’écartèrent et celui-ci s’avança seul, suivi à une courte distance par son état-major. Il s’arrêta au tiers du chemin comme le veut le cérémonial de la cour marocaine, et se courba dans la direction de la pièce sous les arcades. Il fit quelques pas encore et se courba une seconde fois puis une troisième quand il atteignit le seuil de la pièce. Alors les uniformes français et les draperies marocaines se refermèrent sur lui et tous disparurent dans les ombres de la salle d ‘audience. »

De qui, de quoi s’agit-il ? C’est Hubert Lyautey, résident général, venu présenter ses hommages au sultan Moulay Youssef. Il se plie, scrupuleusement, au cérémonial : on note les trois stations, aux tiers de son chemin le menant vers le souverain ; on note la révérence trois fois reproduite ; on note le cadre très théâtralisé.

Cette scène, rapportée par la voyageuse américaine Edith Wharton, ne prend, à aucun moment, le sens d’une servilité, d’une soumission coercitive. Que s’est-il passé pour qu’un rituel de cour, se soit, ces dernières années, nimbé d’une brume de contrainte, cerné de qualificatifs politiques et psychologiques : humiliation, honte, obséquiosité, indignité, dictature ? (suite…)

La seconde moitié du seizième siècle voit cohabiter Ivan IV de Russie, Elisabeth Ie d’Angleterre, Philippe II d’Espagne, Shah Abbas ou le Grand Moghol Akbar. Un même vertige saisit ces têtes couronnées : l’empire universel, ou du moins la construction d’une souveraineté indépendante et glorieuse.

Dans ce cadre peu propice aux Etats périphériques, le Maroc réussit pourtant à se forger un destin indépendant entre les Etats-nations européens et le grand voisin ottoman. Que reste-il pourtant de ce quart de siècle ? Des images d’Epinal surtout : la bataille des Trois rois à l’issue de laquelle le jeune prince Ahmad est couronné, la conquête du Soudan occidental, la construction d’al-Badi‘, l’Incomparable palais dont il ne reste plus rien, puis la mort soudaine du souverain et la dispersion de l’Empire.

Le travail de Nabil Mouline vise à décrire, au-delà de la geste d’un grand souverain marocain, la généalogie d’un système de pouvoir toujours robuste au Maroc. (suite…)

Un quatrième mandat pour Bouteflika semble défier un ensemble de règles : politiques, constitutionnelles, médicales… et affirmer, sans conteste, la puissance de la junte au pouvoir à Alger. Voilà pour l’aspect émergé de l’affaire. Car il y a aussi ses soubassements, sans doute plus essentiels. Je m’en tiendrai à un seul, logique : il n’est pas besoin de connaître l’Algérie, sa politique, son économie, pour poser le constat suivant. Un régime qui ne trouve personne pour le représenter, hormis une momie, est aux abois. Loin de proclamer le monolithisme triomphant du Parti-Etat, la candidature de Bouteflika, sa victoire probable, confirmeront au contraire une fuite en avant générationnelle inédite. (suite…)

Vous connaissez Adib Chichakli ? Et Barrientos ? Et SawMaun ? Et la femme de Chichakli, et la fille de Barrientos, et le fils de SawMaung ? Non ? Moi non plus. Des putschistes. Syrien, bolivien, birman. Des noms qui ne disent plus rien à leurs propres compatriotes. A juste titre. Pourtant, une bonne partie du monde est familiarisée avec le nom d’Oufkir. La Prisonnière, le livre de sa fille, fut un best-seller mondial. Les Jardins du roi, celui de sa femme, également. Etrange singularité marocaine. Notre histoire est peu connue, mais les noms de Ben Barka, d’Oufkir, de Serfaty, de Dlimi, claquent comme des bannières au vent. Opposants, collaborateurs, traîtres et martyrs, et leurs femmes, et leurs copines, et leurs filles et leurs fils, tout y passe, rien ne s’y perd. (suite…)

Au glorieux édifice de l’art arabe de la guerre, quelques députés marocains apportent leur pierre. En menaçant de prison ferme les Marocains visitant Israël, sans doute qu’ils infligent un camouflet sans précédent à l’Etat hébreu. De ces projets de loi imbéciles, on peut penser plusieurs choses. Qu’une séance à main levée ruine en un instant des décennies de politique étrangère. Que le courage par procuration est plus avantageux qu’une vraie politique sociale.

On peut aussi méditer les paradoxes de la démocratisation. On a assez critiqué la diplomatie parallèle et secrète sous Hassan II. Le parlement, au nom de la souveraineté populaire, empiète désormais sur une chasse gardée. Est-ce un progrès ? Sans doute, s’il s’accompagne de courage. Celui de la transparence : le Maroc a une identité composite, une population diverse ; le Maroc a des amis, il a des ennemis ; cette reconnaissance est le premier pas vers un débat public ouvert et sans populisme vain. (suite…)

Il y a tout juste dix ans, les Américains envahissaient, libéraient, pacifiaient, selon la formule de votre choix, l’Irak de Saddam Hussein. Il y a tout juste dix ans commençait en Irak une guerre d’abord de libération, ensuite civile, qui n’a pas cessé depuis. Il y a tout juste dix ans, l’Irak  était la première dictature militaire arabe à se débarrasser de son dictateur, et depuis les choses en beaucoup changé, en Irak même, mais surtout autour du pays, dans ce Moyen-Orient arabe qu’on croyait, sans une intervention étrangère, destiné à la fossilisation.

Il était peut-être dit que c’est dans ce pays hybride que devait s’annoncer, une décennie en avance, les grands changements actuels. Cette espèce de situation intermédiaire que l’Irak a au sein des modèles étatiques arabes, il le tient du mélange entre les modèles égyptien et syrien, ou plus exactement de son éternelle hésitation entre les deux. (suite…)

Georges Sokoloff, célèbre soviétologue, avait intitulé une histoire de la Russie La Puissance pauvre. Titre paradoxal mais hautement expressif des contradictions russes. Entre « visées impériales » et « contraintes matérielles », entre sous-développement et suprématie mondiale, une tension court tout au long de l’histoire moderne de la Russie. Mais cet oxymoron, qui fit de la Russie l’empire le plus craint et le plus pauvre de l’Europe du XIX° siècle, qui fit de l’URSS l’Etat le plus fort et le plus pauvre du Bloc de Varsovie, et qui continue de faire de la Russie de Poutine un hégémon eurasiatique gangréné par le sous-développement économiques et les archaïsmes politiques, cet oxymoron se retrouve ailleurs, en particulier au Moyen-Orient. (suite…)

Nos forces armées sont royales, notre éducation est nationale, nos chemins de fer aussi. Les mots sont parfois importants, et en ce qui concerne les qualificatifs d’institutions publiques, ils sont décisifs. Cette variété dans l’identification des piliers de l’Etat est une autre exception marocaine, car la majorité des régimes politiques modernes ont unifié leur source de légitimité autour d’un pôle unique, souvent la Nation. Cette modernité-là, le Maroc ne l’a pas connue. Nos institutions, nos fonctionnaires, nos projets collectifs continuent donc d’exciper de deux sources de légitimité, l’une royale, l’autre nationale. (suite…)