Archives de la catégorie ‘Histoire moderne’

couv-omar-saghi

Publicités

Donné souvent pour mourant, déclaré plusieurs fois mort, la résilience du régime de Damas prend désormais la voie d’une véritable résurgence. Assad fils n’est pas tombé, il se fait même plus fort maintenant que l’aviation russe et le soutien tacite des Américains rejouent à son profit l’accord soviéto-américain de 1956 qui favorisa Nasser contre l’alliance franco-britannique. On ne cesse de s’interroger sur la capacité de survie d’un régime exsangue financièrement, diminué idéologiquement, avec un soutien intérieur en peau de chagrin. On pense à une bizarrerie locale. Il semblerait au contraire qu’il s’agisse là d’une réalité valable pour tous les régimes similaires. Aujourd’hui que la chute des prix du pétrole ébauche des mirages de démocratisation instantanée au Venezuela ou ailleurs, il est temps de convenir qu’il existe un type de régime qui, loin de faiblir face à l’adversité, s’en nourrit au contraire.

Je propose d’appeler ce type de structure le “régime maigre”. (suite…)

Un rêve court les rues depuis un bon moment. Celui d’une éducation qui comblerait (enfin) les souhaits des parents, les aspirations de la nation, les désirs des enfants et des jeunes. Un rêve biface, comme Janus : il se projette dans le futur mais il rappelle, avec insistance, qu’il a existé dans le passé. Oui, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, le Maroc a eu une éducation éclairée dans le passé, disons dans les années 1960-1970, une éducation saccagée par les politiques des années 1980. Les politiques partisanes qui ont arabisé les programmes, et les politiques de Hassan II, qui ont brisé les élans rationnels et réformateurs au profit de l’obscurantisme. Bref, il faut revenir au sillon fondateur, celui de l’après-indépendance, quand le Maroc avait de bons professeurs (il paraît qu’ils sont mauvais aujourd’hui), de bonnes classes de cours, de bons manuels et de bonnes chaises où on posait son derrière d’élève modèle.

Ce mythe (car il s’agit d’un mythe, comme on verra) a prospéré dans la génération qui a à la fois bénéficié de l’éducation des années 1960 et raté la réforme des années 1980, détruisant l’avenir de ses enfants. Par culpabilité et par projection, elle a décidé de gommer la réalité structurelle de l’école des années 1960 et de procéder à une critique psychologique très superficielle de l’école des années 1980-1990. (suite…)

Un médecin marocain gagne environ cinq à dix fois plus qu’un infirmier. Un professeur universitaire trois à six fois plus qu’un instituteur. En France, le ratio est plus étroit : un médecin gagne peut-être cinq fois plus qu’un infirmier, un universitaire trois fois plus qu’un maître d’école. L’éventail des salaires est donc très large au Maroc. Comme dans les autres pays en voie de développement, marqués par les inégalités ? Pas vraiment. Les universitaires marocains ne sont pas obligés de conduire des taxis la nuit pour compléter leur salaire, les médecins marocains ne rêvent pas de fermer leur cabinet et d’aller travailler en Nouvelle-Zélande ou au Canada. En réalité, les élites marocaines ont un niveau de revenu qui se rapproche de celui des pays riches, creusant l’écart avec le reste de la population, hors bourgeoisie d’affaires. Pourquoi un tel contraste entre nos élites éduquées et le reste du salariat ? Les principaux concernés diront qu’ils sont mieux formés. Certes, mais cela justifie-t-il un tel écart ? Les infirmiers et les instituteurs marocains sont-ils à ce point médiocres comparés à leurs homologues français pour qu’ils soient dix fois moins payés que les médecins ou les chercheurs ?

Cette réalité salariale marocaine ne s’explique en fait que par des raisons purement politiques, et que les principaux concernés, volontiers politisés et militants, rechignent à reconnaître. (suite…)

L’Anatolie s’est retournée sur elle-même deux fois. La première, au début des années 1920, quand Atatürk l’arracha au monde musulman traditionnel. Un deuxième bouleversement, aussi radical, a peut-être lieu depuis quelques années, et vise à la remettre au cœur même de cette islamité qu’elle a quittée. (suite…)

Exemplaire. Depuis quelques années, le Maroc incarne aux yeux de la presse internationale une espèce de paradigme édifiant : pays musulman, mais “ouvert”, en transition politique stable, en émergence économique… Les facettes de cette exemplarité varient selon l’auteur, son intensité aussi, mais le fait est là : le Maroc est un modèle.

Qu’est-ce qu’un modèle ? On s’interroge rarement sur le concept et sur son inconscient : modèle de quoi ? Et pour qui ? À quel auditoire, à quels néophytes obéissants et attentifs le Maroc se présente-t-il comme un modèle ? (suite…)

Les philosophes, spécialistes d’éthique de surcroît, seraient-ils plus voleurs (de livres de bibliothèques) que le commun des mortels ? Voilà le genre de questions que se pose, ou que rapporte, posées par d’autres, Ruwen Ogier. Au-delà de l’anecdote, il y a une méthode Ogier. Dans une scène philosophique plombée par le sérieux mélodramatique, il se permet l’humour. Et l’autodérision, là où triomphe Narcisse philosophe. Et la distance, à l’heure des combats (médiatiques) sanglants.

Dans Mon dîner chez les cannibales, le philosophe poursuit sa méditation circonstanciée. (suite…)

Les attaques terroristes en Arabie Saoudite, la veille de l’Aïd, et dans le périmètre sacré de la Mosquée du Prophète à Médine, annoncent un changement à triple niveau, gros de troubles futurs. D’abord, simultanément avec la Turquie, alliée objective de Daech au nord, l’Arabie Saoudite, son alliée objective méridionale, est à son tour frappée. En agressant les deux (dernières) puissances sunnites de la région, Daech prouve qu’il n’est pas un État, mais un mouvement, dont le but est de tout balayer sur son passage. (suite…)

Qu’est-ce que le Maroc, géographiquement parlant ? Vu de loin, une fois le relief estompé, les forêts floutées dans l’aridité dominante, le pays redevient un long ruban longitudinal. Les cinq-cents kilomètres de largeur maximale, à vol d’oiseau, séparant l’Atlantique de la frontière orientale, ne sont rien face aux quelque 2300 kilomètres séparant le détroit de la Mauritanie. La géographie est un destin. Celui du Maroc est d’être un corridor nord-sud. Depuis Youssef Ibn Tachfine au moins, lorsque les deux extrêmes, andalou et sahélien, bornaient le domaine contrôlé par une ville fondée précisément à ce propos, Marrakech. Mais comment ? avec qui ? et contre quoi ? Les réponses dépendent de la conjoncture historique. Celle de ce début du troisième millénaire est différente de celle des Almoravides. (suite…)

Tant de bruits pour un (mauvais) reportage ? Et, de l’autre côté, tant d’étonnement devant ce mystère marocain : “ils” aiment leur chef politique. Le mimétisme est à la base de la politique moderne : s’identifier à l’homme de pouvoir, l’aimer selon l’inclination narcissique puis le vouer aux gémonies une fois la déception inéluctable survenue. Ainsi défilent les puissants, le nouvel aimé chassant l’ancien, le temps que la déception inévitable crée un appel d’air pour une nouvelle figure. Le mécanisme électoral permet, en démocratie, de fluidifier ce processus. Le mécanisme charismatique autoritaire produit les mêmes résultats dans les dictatures, la meute au pouvoir désignant et s’agglomérant à son objet d’identification (par des mécanismes mêlant amour et terreur) tant qu’il a la capacité de consolider la meute et d’éliminer toute figure concurrente. (suite…)