Archives de la catégorie ‘Printemps arabe’

Démocratie égale liberté des mœurs, minijupes et alcool en terrasse. Cette affirmation est (fut) à telle point intériorisée que les Occidentaux n’hésitaient pas à qualifier Moubarak ou Ben Ali de démocrates. Or, techniquement, la démocratie n’est d’abord que l’alternance au pouvoir d’élites choisies par des électeurs, via des procédures stables, ouvertes à tous et transparentes. Les pouvoirs islamistes qui ont émergés après 2011 furent de ce point de vue plus démocrates que les précédents.

La démocratie ensuite désigne une évolution mentale : l’idée d’égalité, et la fin des hiérarchies internes. Cette « démocratisation imaginaire » comme l’appelle Tocqueville, peut être chronologiquement déconnectée avec la démocratie procédurale. Les Egyptiens se sentaient égaux avant 2011, et inversement, les Anglais vivaient déjà sous une démocratie libérale à la fin du XIX° siècle, tout en maintenant des différences de caste dans la société britannique.

Lorsque l’on parle du Maroc libre et respectueux d’avant les lynchages moralisateurs, on parle en réalité d’un Maroc où la majorité de la population s’écrasait, littéralement, rasait les murs ou gardait pour elle son point de vue. (suite…)

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Le référentiel religieux disputé entre la Monarchie, la sphère politique et la société civile Le « fait monarchique » est central au Maroc. (suite…)

Très tôt au XIX° siècle, la question du rapport entre le religieux et le temporel dans le Moyen-Orient a débordé les questions strictement politiques pour se pencher sur la situation de la femme, la place des minorités religieuses ou encore l’identité culturelle de la collectivité. Avant d’être un enjeu politique, la religion est un enjeu socioculturel depuis la Nahda.

Victoire sociale et échec politique des islamistes

L’hégémonie culturelle, pour utiliser la formule de A. Gramsci, a précédé, pour les mouvements islamistes, la victoire politique. (suite…)

« Nos chères têtes blondes ». Cette expression figée, comme on dit d’un paysage photographié qu’il est figé dans le temps, désigne les enfants et la nostalgie de l’enfance. Elle évoque un je-ne-sais-quoi d’angélique, d’innocent, de cotonneux, noyé dans la blondeur de la première chevelure, comme il y a une blondeur des premiers blés.

Il existe en arabe maghrébin une expression, non pas similaire, mais opposée, précisément opposée. « K’hal erras », « tête noire », ou plus exactement, « noir de tête ». Elle évoque la cohue, les maux de têtes et les bourdonnements d’essaims de mouches. Elle désigne non pas l’enfance heureuse mais la foule dangereuse et infantile. Là l’innocence angélique des enfants, ici la perversité démoniaque des infantiles, des éternels mineurs. (suite…)

Makhzen et monarchie, quelle relation ? Le premier n’est pas un régime politique, il n’a pas d’existence constitutionnelle, il est insaisissable selon les concepts courants. La seconde n’est ni l’Etat ni la nation, elle n’est pas une idéologie et échappe aux critères juridiques et aux textes écrits. Les deux furent intimement associés, on put même croire qu’ils ne faisaient qu’un. Aujourd’hui que le makhzen semble, à terme, condamné, le temps est venu de dissocier ce qui jamais ne dut se mélanger. (suite…)

Une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais on veut nous faire croire, depuis quelques années, qu’un gazouillis, lui, peut faire une révolution. L’explosion spectaculaire des réseaux sociaux, et leurs rôles dans les différentes révolutions démocratiques des dernières années, réussies ou non, ont semble-t-il confirmé cette nouvelle loi historique. Un like, un tweet, un snapshot suffirent à faire tomber un régime. On le crut, on l’acclama.

Quelques années plus tard, plus dure est la chute de ces révolutionnaires du clavier. (suite…)

A qui appartient le Maroc ? est le genre de titre qui fait fureur en librairie. Qui en profite ? Où va notre richesse nationale ? Dans quelles poches, par quelles mains, sous quelles tables passe-t-elle ? Questions légitimes, populaires, mais hélas de peu d’emploi tant que la question n’est pas réglée, n’étant même pas soulevée : qui est souverain au Maroc ? (suite…)

Le Maroc, pour son bonheur, est toujours en retard d’une révolution. Le pays luttait encore contre l’invasion coloniale que les pays arabes découvraient les indépendances négociées (années 20) ; nos notables prenaient le pouvoir en association avec le trône que les militaires faisaient leurs révolutions de masse (années 50) ; nos officiers passaient enfin aux coups d’Etat qu’ailleurs, les militaires ringardisés en étaient à pourchasser les islamistes… Cette dysharmonie chronologique n’a pas disparue. Elle explique en grande partie les malentendus du 20 février 2011. « Eux » luttent contre des Partis-Etat militarisés, et nous ? Quelle révolution voulons-nous ? Celle de 1919, qui porta le Wafd bourgeois au pouvoir ? Celle de 1952, qui mit un officier sur le trône d’Egypte ? L’infitah de 1970 ? Tout ce retard révolutionnaire accumulé nous a évité plusieurs déboires, mais il aveugle notre sens politique.

Les frictions franco-marocaines actuelles ne sont plus seulement diplomatiques. L’affaire Charlie Hebdo a étendu leur domaine, qui brasse désormais réseaux sociaux, médias et opinions publiques. Tout y passe : la soumission au grand capital parisien, l’aliénation culturelle, la dignité nationale… (suite…)

Toute idéologie a sa mythologie. La laïcité militante n’y échappe pas. Dans sa constellation de légendes, le mythe central concerne les années 1960 et 1970, leur liberté de mœurs et de croyances, leur ouverture. La preuve et la bannière de cette période bénie ? La minijupe. Regardez les photos, en noir et blanc de préférence, voyez les films égyptiens (Abdelhalim Hafez dans Abi Fawqa Chajara par exemple), prêtez l’oreille aux souvenirs de vos parents, de vos grands-parents, surtout les mères et les grands-mères.

La réalité qui ressort de ces indices multiples est celle d’un Maroc (et plus généralement d’un monde arabe) infiniment plus occidentalisé, en contraste absolu avec la réalité des années 1990 et 2000. (suite…)

Tu es européen ou américain, en souffrance psychique et sociale ? Convertis-toi à l’islam (cela prend deux minutes) et va agresser des anonymes, ça te donnera une raison de vivre. Ou bien encore lis Eric Zemmour ou Mark Steyn, apprends le peu d’importance du nazisme, la positivité de la colonisation et libère ta haine, en la canalisant sur les musulmans.

Ces deux approches ne sont opposées qu’en apparence. L’islam comme religion, patrimoine culturel et diversité des peuples, est en train de cristalliser le mal-être de la modernité comme jamais une entité avant lui (le fascisme ou la menace bolchévique, par exemple) ne l’a fait avec autant d’extension (tous sont touchés, du politique et de l’intellectuel médiatique au chômeur, au cadre stressé et à la ménagère de moins de cinquante ans qui s’ennuie devant sa télé). Cette canalisation a sa version démonique (les musulmans nous envahissent, l’islam est un fascisme…) et sa version angélique (l’islam, dernière chance face à l’Empire, les musulmans, avant-garde de l’humanité souffrante… et autres fadaises de gauchistes mondains). Il arrive d’ailleurs qu’entre les deux versions, le cœur balance : André Glucksmann a ses gentils Tchétchènes et ses mauvais jihadistes, Bernard Henri-Lévy ses Bosniaques côté face, ses Pakistanais côté pile… (suite…)