Articles Tagués ‘Ben Laden’

Les attaques terroristes en Arabie Saoudite, la veille de l’Aïd, et dans le périmètre sacré de la Mosquée du Prophète à Médine, annoncent un changement à triple niveau, gros de troubles futurs. D’abord, simultanément avec la Turquie, alliée objective de Daech au nord, l’Arabie Saoudite, son alliée objective méridionale, est à son tour frappée. En agressant les deux (dernières) puissances sunnites de la région, Daech prouve qu’il n’est pas un État, mais un mouvement, dont le but est de tout balayer sur son passage. (suite…)

Vivre en permanence dans un film n’est pas donné à tout le monde. Les acteurs les plus laborieux, ceux des telenovelas par exemple, qui produisent des heures de fiction chaque semaine, savent que tout « Action! » se termine par un clap de fin.

Le néo-islamisme jihadiste a inventé le cinéma infini. Un jour, Mouloud, Philippe ou John décident de devenir Abou quelque chose, une voix, inaudible aux autres, leur dit « action » et c’est parti pour rejouer Arrissala, avec scènes d’action non censurées et réalisme maximal. Et la mort pour clap de fin.

Cela a-t-il un sens de vivre en 2015 comme en 627 ? Avant de tenter de répondre à cette question, remarquons que l’acharnement du jihadisme contemporain à détruire le patrimoine souligne ce rapport perturbé au temps historique. (suite…)

Jihad, houdoud, hisba, jamais on a autant utilisé ces termes, qu’on connaissait à peine il y a encore quelques années. Mais le vocabulaire des hommes est limité : ce qu’il gagne d’un côté, il le perd de l’autre. Il a bien fallu que d’autres mots cèdent leur place, et plutôt silencieusement, car dans l’affaire, le meurtre du concept est toujours secret. Akhlaq, soulouk, mouâmalate, voilà quelques termes, parmi d’autres encore, qui furent d’un usage courant, et dont la valeur était centrale pour maintenir la cohésion collective. Ils ont disparu.

Ces termes sont aussi islamiques que les autres. Ils sont aussi fondateurs de notre vivre-ensemble. Ils ont donné lieu à des traités, des manuels et des controverses. Ils furent sur toutes les lèvres il y a encore une ou deux générations. Que s’est-il passé pour que notre culture soit associée de plus en plus à jihad plutôt qu’à îffa ou rahma ? (suite…)

 Les malheureux événements qui ont suivis la diffusion d’extraits de films sur la vie du prophète ont été l’occasion d’un déchainement, tout aussi malheureux, de considérations philosophiques sur l’arriération de la théologie musulmane, sur les incompatibilités entre le dogme musulman et la modernité, etc.

Ce type d’analyse, de haute tenue théologique, est devenu habituel dans les médias occidentaux à chaque passage à l’acte fait au nom de l’islam. Le 11 septembre, les manifestations anti-américaines, les attentats de Londres ou de Madrid, sont systématiquement assimilés à des actions théoriques, et on demande, à côté des policiers, l’expertise des philosophes. (suite…)

Ecrit avant la tuerie de Toulouse, cet article proposait quelques pistes prospectives. La difficulté, pour plusieurs candidats, à centrer la campagne présidentielle française sur le thème sécuritaire porte à croire que ces hypothèses restent valables.

Lors des deux dernières décennies, l’islam joua un rôle central dans les discours et les politiques publiques de plusieurs gouvernements occidentaux, européens d’abord puis américains. L’argument sécuritaire qu’à peu de frais le nom générique d’ « islam » fournissait pour accélérer ou mettre en place des mesures policières, était alimenté par un mélange d’exposition médiatique biaisée des événements proche-orientaux, de quelques attentats, rares mais spectaculaires et traumatisants, de la remobilisation de vieux réflexes. Aussi, il est étonnant d’observer le changement intervenu dans le discours public européen, depuis quelques années. Le voile, la nourriture halal, les mosquées, la mixité dans les lieux publics… voilà les nouveaux sujets qui enthousiasment, d’une crainte perverse, les opinions. (suite…)

La multiplication des immolations et tentatives d’immolation dans les pays arabes aurait quelque chose de piquant s’il n’y avait l’aspect tragique : pendant une décennie, on vécut à l’ombre des attentats suicide et des menaces d’attentats-suicide. Ce fut la ligne d’horizon des polices et des aéroports, des douanes et de la diplomatie arabo-occidentale. Et voilà qu’une nouvelle maladie, aussi contagieuse, aussi spectaculaire, se propage à mesure que l’autre recule. Entre ces deux morts volontaires, il y a très peu en commun sauf peut-être l’essentiel : les deux sont publiques, et donc adressées à la collectivité. Et les deux, directement, menacent l’ordre public établi. Le martyr, malgré les textes et les précédents historiques invoqués, reste une innovation politique propre à un contexte particulier. L’impossibilité de constituer une opposition légale et intérieure conduisit à l’invention d’une machinerie perverse, associant une arme minimale – le corps individuel – et une portée maximale – internationale –, exactement le contraire de la politique telle qu’elle est reconnue – collective et locale. Cet oxymoron – le minimal corporel  joint au maximal médiatique – fut possible grâce à la substitution de l’espace politique intérieur par la scène médiatique internationale. Il révélait les contradictions de l’autoritarisme arabe pro-occidental. La répression intérieure laissait sourdre des lapsus mortifères. Mais ce système était durable : l’attentat suicide justifiait la machine despotique des pays arabes ; quant aux pays occidentaux, ils s’accommodèrent d’une menace de basse intensité qu’ils intégrèrent à leurs paramètres policiers et électoraux. Le 11 septembre bouscula cet équilibre instable, la guerre en Irak chercha un autre système, l’enlisement américain ramena finalement tous les protagonistes à l’équilibre de départ… jusqu’au 17 décembre 2010 et l’immolation de Mohamed Bouazizi. (suite…)

Il faut l’avoir vécu pour le croire. L’aura que Hassan Nasrallah avait auprès des masses arabes – le terme audimat serait plus adéquat – à la fin des années 1990 et dans les années 2000 était proprement extraordinaire. Par son extension géographique : al Manar, la télévision du Hezbollah, captait une partie non négligeable des paysages médiatiques depuis le Maroc jusqu’en Asie centrale ; et par son ampleur sociale : classes populaires et classes moyennes, bourgeois et chômeurs, la voix à la fois grasseyante et grave, mielleuse et dure de Nasrallah séduisait sans discrimination socioéconomique. (suite…)

Pour un regard averti, le vingtième siècle arabe fut régi par un métronome interne sans faille, changeant les régimes politiques tous les vingt-cinq ans. En 1920, aux lendemains de la chute de l’empire ottoman, l’élite des notables régionaux, francophones et politiquement anglophiles, prennent le pouvoir, délestés de la pesante tutelle d’Istanbul. Les mandats britanniques et français, colonisation déguisée en humanisme prédateur, chaperonnent cette période. Elle a ses héros – Saad Zaghloul en Egypte, Nuri Saïd en Irak, Riadh al-Solh au Liban–, son idéologie – le nationalisme libéral et bourgeois –, et jusqu’à sa culture populaire – Asmahan et Mohammed Abdel-Wahhab…

Un quart de siècle plus tard, une vague révolutionnaire emporte cet édifice : (suite…)

Il fut un nom scandé dans des places publiques, murmuré dans les officines, barbouillé sur les murs délabrés de quartiers en crise, inscrit sur des affiches appelant au meurtre; une voix, incessante, répétée, prononçant les imprécations; une image surtout, diffusée pour être magnifiée ou maudite. Oussama ben Laden fut d’abord une trace graphique et sonore; de son corps, il fut rarement question, ce corps qui devint, après le 11 septembre, un des objets les plus chers du monde; il était, à l’image d’un tableau de Van Gogh, abrité dans des souterrains obscurs, et produit sous forme de copies pour l’admiration et la haine des foules. Maintenant qu’il est mort, peu d’images filtrent. Et paradoxalement, on semble s’en accommoder. (suite…)

Un même horizon lourd et métallique pesa sur les Arabes de la première décennie de ce siècle : on ne pouvait penser ou agir sans prendre position sur le 11 septembre 2001, dont l’ombre marquait d’un sceau de culpabilité toute résistance à l’ordre arabe en place. Que la deuxième décennie débute par des soulèvements unanimes n’est pas anodin, et c’est désormais une nouvelle tâche de pensée, plus joyeuse, qui s’impose. On laissera à l’avenir le soin de méditer la similarité entre deux incendies sacrificiels : le 11 septembre 2001, dix-neuf Arabes allumaient un bûcher au cœur de l’empire mondial, dont les résultats furent destructifs et stériles ; le 17 décembre 2010, dans la périphérie d’une périphérie du monde, un jeune anonyme s’embrasait à mort et tout un monde prenait feu de joie. Génération 2011. (suite…)