Articles Tagués ‘Colonisation’

Un rêve court les rues depuis un bon moment. Celui d’une éducation qui comblerait (enfin) les souhaits des parents, les aspirations de la nation, les désirs des enfants et des jeunes. Un rêve biface, comme Janus : il se projette dans le futur mais il rappelle, avec insistance, qu’il a existé dans le passé. Oui, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, le Maroc a eu une éducation éclairée dans le passé, disons dans les années 1960-1970, une éducation saccagée par les politiques des années 1980. Les politiques partisanes qui ont arabisé les programmes, et les politiques de Hassan II, qui ont brisé les élans rationnels et réformateurs au profit de l’obscurantisme. Bref, il faut revenir au sillon fondateur, celui de l’après-indépendance, quand le Maroc avait de bons professeurs (il paraît qu’ils sont mauvais aujourd’hui), de bonnes classes de cours, de bons manuels et de bonnes chaises où on posait son derrière d’élève modèle.

Ce mythe (car il s’agit d’un mythe, comme on verra) a prospéré dans la génération qui a à la fois bénéficié de l’éducation des années 1960 et raté la réforme des années 1980, détruisant l’avenir de ses enfants. Par culpabilité et par projection, elle a décidé de gommer la réalité structurelle de l’école des années 1960 et de procéder à une critique psychologique très superficielle de l’école des années 1980-1990. (suite…)

Les Marocains sont-ils plus conservateurs que d’autres ? Je ne parle pas du conservatisme de mœurs, mais de la persistance de modes de vivre et de faire partout ailleurs dissipés sous l’effet de la modernisation.

Porter des habits dits traditionnels, lors de certaines occasions, manger une cuisine très peu mondialisée, ces deux exemples, parmi tant d’autres, sont aujourd’hui rares dans des pays de la taille du Maroc, très proche de l’Europe occidentale, très ouvert économiquement et très dépendant culturellement. Il faut être massif et encore fermé commercialement, comme l’Inde, pauvre et éloigné des grands courants d’échange comme les pays du Sahel, très riche et idéologiquement cuirassé comme les pays du Golfe, ou très particulier et très puissant comme le Japon, pour se permettre ce genre d’originalité.

Alors pourquoi le Maroc s’insère-t-il dans le club très fermé des pays accrochés à des traits spécifiques ? Ces différences disparurent à la fois par exposition des pays du Sud à la modernité et par une politique volontariste. Et c’est sans doute là que réside la clef de cette particularité marocaine. (suite…)

Après le film interdit de projection, les homosexuels lynchés, après la jeune fille violée condamnée à épouser son violeur, le converti poursuivi pour apostasie… depuis quelques années, faits divers et actualité judiciaire s’imposent dans le débat national. Et c’est tant mieux. Mais on peut se demander s’ils ne s’imposent pas à cause de l’écho qu’ils trouvent chez “les autres”. Entendez l’Occident, qui donne une exposition inédite à nos affaires intimes. Dit autrement : l’Occident nous fait honte de notre linge sale. Le Maroc, via ses élites, a de plus en plus honte. Il est peu probable que ces crimes divers et atteintes aux droits aient provoqué autant de remous sans la surexposition médiatique française. Pour tenir son “rang”, le Maroc doit faire le ménage dans son droit. (suite…)

“… dont 4 blancs”. Le titre du site 20minutes.fr, quotidien gratuit le plus lu en France, à propos de l’attentat en Côte d’Ivoire, a été retiré suite au scandale. Dommage, parce qu’il en dit long sur ce qui se passe en ce moment, et pas qu’en France. Après une chronique sur les yeux verts, un autre sur les peaux blanches confinerait-il à l’obsession ? Mais l’histoire court plus vite, décidément. En quelques jours, les incidents raciaux de la campagne de Donald Trump, la victoire partielle de l’extrême droite en Allemagne, et aujourd’hui ce titre à propos de l’attentat ivoirien convergent pour dire que quelque chose se cristallise dans la guerre mondiale en cours. (suite…)

En 1985, le portrait d’une jeune afghane aux yeux verts, à la Une du National Geographic, avait beaucoup fait pour la cause des réfugiés afghans. En 2014, la photo d’une fillette yézidie aux yeux bleus a fait le tour du monde, sensibilisant la communauté internationale à la situation syrienne.

Steve McCurry, auteur du premier cliché, et Youssef Boudlal, auteur du second, sont de courageux et talentueux reporters-photographes. Sharbat Gula, l’Afghane de 1985, et l’enfant anonyme de 2014, témoignent de la tragédie du Moyen-Orient.

Cependant, une vérité inconfortable gît sous les tirages: ces yeux verts, ces cheveux blonds et ces yeux bleus ont beaucoup fait pour le succès de ces clichés. (suite…)

Un ministre occidental se fend d’un mot en arabe ou en chinois, la presse des pays concernés, leurs politiques, leurs opinions acclament le courageux polyglotte.

Un ministre du Sud rate un prétérit anglais irrégulier, ou trébuche sur un accord français, la presse de son pays, ses électeurs, son parti même, en font un buzz médiatique, un mini-scandale qui, sans briser une carrière, peut mettre en jeu le parcours politique de l’indélicat grammairien.

Cette inégalité de traitement porte un nom: le « bilinguisme asymétrique ». (suite…)

La vallée du Nil a failli être le bassin parisien de la nation arabe. Assimilationniste, centralisatrice, bureaucratique, elle forma autour du Caire l’embryon d’une arabité étatique. Les différentes tentatives furent sans cesse brisées par des périphéries récalcitrantes. Syrie, Liban, Hedjaz, Yémen, Libye, Soudan, tous furent happés par l’orbite du Caire, et tous, aidés par des puissances extérieures, finirent par s’émanciper. (suite…)

Quarante ans. Pour la nature humaine, ce sont presque deux générations. Pour les Romains, c’est l’âge de la majorité civique; pour Ibn Kathir, le temps qu’ont mis les Hébreux à errer dans le Sinaï. Et en politique, à quoi correspondent quarante ans? Le Maroc a récupéré ses terres sahariennes colonisées (une partie en réalité) en 1975. Depuis, les années se sont accumulées sur un conflit gelé et toujours en suspens. La guerre froide, la construction maghrébine, la mondialisation heureuse puis le jihadisme international se sont succédés par-dessus une situation bloquée. (suite…)

Il n’y a pas de règles absolues en histoire. Ou du moins, aucune règle qui ne supporte une multitude d’exceptions. On peut cependant tirer quelques tendances lourdes. Sur la colonisation par exemple. On dit habituellement que la majorités des pays du Sud furent colonisés par telle ou telles puissances, et que quelques uns le furent par plusieurs : la Tunisie par la France, l’Egypte par l’Angleterre… Mais l’Iran par l’Angleterre et la Russie, le Maroc par la France et l’Espagne etc.

Cette vision, qui a le mérite de la symétrie, est fausse. (suite…)

Une des premières choses que firent les Russes, lorsqu’ils arrachèrent la Crimée à l’Empire Ottoman à la fin du XVIIIème siècle fut de créer des lieux de villégiature pour leurs aristocrates.

Ce n’est pas de sitôt, certes, que la côte syrienne deviendra une riviera pour oligarques russes, mais la campagne militaire lancée par Poutine en soutient à Assad puise dans une tradition ancienne. On pense à Moscou soutenant Nasser ou Assad père, mais il ne faut pas s’arrêter au dernier demi-siècle. La Russie cherche depuis plusieurs siècles à atteindre deux objectifs géopolitiques : (suite…)