Articles Tagués ‘Edward Saïd’

Après le film interdit de projection, les homosexuels lynchés, après la jeune fille violée condamnée à épouser son violeur, le converti poursuivi pour apostasie… depuis quelques années, faits divers et actualité judiciaire s’imposent dans le débat national. Et c’est tant mieux. Mais on peut se demander s’ils ne s’imposent pas à cause de l’écho qu’ils trouvent chez “les autres”. Entendez l’Occident, qui donne une exposition inédite à nos affaires intimes. Dit autrement : l’Occident nous fait honte de notre linge sale. Le Maroc, via ses élites, a de plus en plus honte. Il est peu probable que ces crimes divers et atteintes aux droits aient provoqué autant de remous sans la surexposition médiatique française. Pour tenir son “rang”, le Maroc doit faire le ménage dans son droit. (suite…)

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En quelle année sommes-nous? 1437, 2016, 2966? Le Nouvel an musulman a commencé il y a trois mois, le Nouvel an chrétien il y a deux semaines, le Nouvel an berbère il y a près d’une semaine. Les écoliers marocains continuent, chaque matin, de noter les deux dates (calendrier chrétien et calendrier musulman) sur leur cahier, avec ce “mouwâfeq” (“correspond à”) qui lie et oppose les deux histoires. On peut imaginer qu’ils puissent désormais ajouter une troisième date, berbère. Et pourquoi pas une quatrième, ou une cinquième. (suite…)

Un ministre occidental se fend d’un mot en arabe ou en chinois, la presse des pays concernés, leurs politiques, leurs opinions acclament le courageux polyglotte.

Un ministre du Sud rate un prétérit anglais irrégulier, ou trébuche sur un accord français, la presse de son pays, ses électeurs, son parti même, en font un buzz médiatique, un mini-scandale qui, sans briser une carrière, peut mettre en jeu le parcours politique de l’indélicat grammairien.

Cette inégalité de traitement porte un nom: le « bilinguisme asymétrique ». (suite…)

« Nos chères têtes blondes ». Cette expression figée, comme on dit d’un paysage photographié qu’il est figé dans le temps, désigne les enfants et la nostalgie de l’enfance. Elle évoque un je-ne-sais-quoi d’angélique, d’innocent, de cotonneux, noyé dans la blondeur de la première chevelure, comme il y a une blondeur des premiers blés.

Il existe en arabe maghrébin une expression, non pas similaire, mais opposée, précisément opposée. « K’hal erras », « tête noire », ou plus exactement, « noir de tête ». Elle évoque la cohue, les maux de têtes et les bourdonnements d’essaims de mouches. Elle désigne non pas l’enfance heureuse mais la foule dangereuse et infantile. Là l’innocence angélique des enfants, ici la perversité démoniaque des infantiles, des éternels mineurs. (suite…)

En 1899, le poète anglo-saxon Rudyard Kipling (l’homme du Livre de la jungle) écrivit un poème au titre appelé à toute une postérité : « Le fardeau de l’homme blanc ». Dans ce missel du colonialisme, tout y est : l’abnégation et l’humanisme du Blanc, son activité inlassable et désintéressée, l’ingratitude de l’indigène, sa paresse et sa fourberie, mais toujours rachetée par la grandeur blanche. Poème christique, qui fait du colon casqué le nouveau messie venue illuminer une humanité brune et enténébrée. Vingt ans plus tard, un Britannique écrivit un livre peu connu, intitulé The Black Man’s Burden. Le fardeau de l’homme noir dont l’auteur, un certain Morel, parle, est contextualisé : pendant la première Guerre Mondiale, (suite…)

Nous parlerons tous anglais, nous serons riches, innovants, et nous irons au paradis. Telle est la nouvelle promesse pédagogique. Elle n’est pas réduite au Maroc. Elle fait fureur dans les universités et les grandes écoles européennes, qu’elle est en train de détruire au passage. En demandant à des philosophes, des sociologues ou des politistes, de parler de leur savoir, de l’affiner, de l’expliciter, dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas, la nouvelle doxa pédagogique accomplit deux tâches stratégiques : détruire les universités et les écoles les moins dotées financièrement, et concentrer les ressources et les élites dans quelques pôles, ensuite détruire les savoirs humanistes, intransmissibles sans une maîtrise réelle de la langue. Des professeurs semi-anglophones dissertent en mauvais anglais de Platon à des étudiants baragouinant l’anglais des séries HBO. Lesquels, ensuite, rédigent des copies bourrées de fautes et de faux amis, corrigés par des professeurs qui n’en peuvent mais. Bon, c’est la France ou l’Allemagne. Voyons le Maroc. (suite…)

A la veille du centenaire de la conquête française d’Alger, premier pas vers l’établissement d’une Afrique du nord française, la parution du livre d’Emile-Felix Gautier, Le Passé de l’Afrique du Nord, Les Siècles obscurs, en 1927, peut se concevoir comme une première synthèse de la vision coloniale. Un pays sans nom (Berbérie, Maghreb, Afrique du Nord…), une île isolée, un espace allongé et sans aucun centre, incapable de se doter d’une autonomie étatique ou culturelle, un monde éternellement mineur, disputé entre l’Occident et l’Orient, Rome et Carthage, la France et l’Islam, voilà le Maghreb et le « maugrébin » comme dit Gautier. Et il se propose, dans ce qu’il ne cesse de désigner modestement comme un « petit livre », d’ébaucher une grille de lecture, pour comprendre à la fois la faiblesse congénitale de cette région, et les chances de la France de s’y maintenir et de la civiliser. (suite…)

Un cliché du regard européen sur le Maghreb : l’Afrique du Nord est perpétuellement ballotée entre l’Orient – les Carthaginois de Hannibal, les armées musulmanes du Fath, le nationalisme arabe du XXe siècle… et l’Occident – les Romains, la Reconquista hispano-portugaise, la colonisation française…. Sa malchance est de n’avoir pas toujours choisi avec discernement son sauveur…

Un autre cliché, celui du regard oriental sur le Maghreb : l’Afrique du Nord est superficiellement islamisée, encore moins arabisée, les berbères toujours en danger d’apostasie, régulièrement tentés par les feux de l’Occident…

L’Orient comme l’Occident, ou disons, pour les incarner, l’Egypte et la France, NilSat et TF1, n’ont jamais vue dans le Maghreb et les Maghrébins qu’une page blanche, une pâte molle à façonner selon «la» civilisation. (suite…)

En 1978, la parution de Orientalism est un succès immédiat et mondial. Le livre est traduit en plusieurs dizaines de langues, dont l’arabe et le français (sous le titre « L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident »). Son auteur, Edward Wadi‘ Saïd, est un intellectuel palestino-américain, universitaire spécialiste de littérature anglaise et critique littéraire et musical réputé.

La thèse centrale du livre : les divers discours – littérature, récits de voyage, sciences humaines… – que l’Occident impérialiste produit sur l’Orient, une vague zone qui doit plus au fantasme qu’à la géographie, est un instrument de domination discursive.

L’objectif d’Edward Saïd est de mettre à jours les règles implicites qui commandent au regard que porte l’Occident dominateur sur ces peuples « orientaux » dont la faiblesse attise la convoitise et que leurs vieilles cultures fascinent. Cette « archéologie » du savoir occidental sur l’Orient est solidaire du vaste travail accompli par Michel Foucault sur la rationalité occidentale, par Jacques Derrida sur le logocentrisme des Lumières…

Objectif atteint ? Oui, si l’on se penche sur le succès de la formule, et sur sa charge émotionnelle. Malheureusement, une formule ne fait pas un livre. (suite…)