Articles Tagués ‘Libye’

Donné souvent pour mourant, déclaré plusieurs fois mort, la résilience du régime de Damas prend désormais la voie d’une véritable résurgence. Assad fils n’est pas tombé, il se fait même plus fort maintenant que l’aviation russe et le soutien tacite des Américains rejouent à son profit l’accord soviéto-américain de 1956 qui favorisa Nasser contre l’alliance franco-britannique. On ne cesse de s’interroger sur la capacité de survie d’un régime exsangue financièrement, diminué idéologiquement, avec un soutien intérieur en peau de chagrin. On pense à une bizarrerie locale. Il semblerait au contraire qu’il s’agisse là d’une réalité valable pour tous les régimes similaires. Aujourd’hui que la chute des prix du pétrole ébauche des mirages de démocratisation instantanée au Venezuela ou ailleurs, il est temps de convenir qu’il existe un type de régime qui, loin de faiblir face à l’adversité, s’en nourrit au contraire.

Je propose d’appeler ce type de structure le “régime maigre”. (suite…)

La vallée du Nil a failli être le bassin parisien de la nation arabe. Assimilationniste, centralisatrice, bureaucratique, elle forma autour du Caire l’embryon d’une arabité étatique. Les différentes tentatives furent sans cesse brisées par des périphéries récalcitrantes. Syrie, Liban, Hedjaz, Yémen, Libye, Soudan, tous furent happés par l’orbite du Caire, et tous, aidés par des puissances extérieures, finirent par s’émanciper. (suite…)

Ces dernières années ont vu revenir la question de l’iconoclastie, dans le sillage des révolutions arabes. Au cœur du monde arabe, en Egypte ou en Libye, en Syrie ou en Irak, ou ailleurs au Mali ou en Afghanistan, des actes de vandalisme, et surtout des appels à la destruction d’œuvres d’art, de monuments historiques ou patrimoniaux se sont multipliés, relayés par les médias, au risque paradoxal de faire de la destruction de l’image une nouvelle icône…

Mais il serait hâtif de voir dans cette iconoclastie contemporaine un simple « retour » d’un refus musulman de la représentation, longtemps contenu par les dictatures modernisatrices. En réalité, il n’y a pas eu un mais au moins trois iconoclasties dans le monde musulman moderne, et plus spécifiquement arabe, car l’idole n’a cessé, aux yeux de ses contempteurs, de se déplacer. (suite…)

Face à une exécution barbare, une double pendaison est-elle la bonne réponse ? Le pilote jordanien Moaz Al Kasasbeh a été brûlé vif dans une cage de fer. En rétorsion, la Jordanie a pendu deux jihadistes. Réponse idoine, quasi immédiate, symétrique pourrions-nous dire. Mais il s’agit, d’un côté, d’une organisation amorphe, dont la violence n’a d’égale que l’absence de hiérarchie claire, et de l’autre, d’un Etat, l’un des derniers Etats arabes de la région à maintenir une structure, ou un semblant de structure d’Etat de droit. Les déclarations du roi Abdallah de Jordanie furent également d’un niveau égal à celui d’un populiste en campagne, ou d’une foule en colère. (suite…)

A la veille du centenaire de la conquête française d’Alger, premier pas vers l’établissement d’une Afrique du nord française, la parution du livre d’Emile-Felix Gautier, Le Passé de l’Afrique du Nord, Les Siècles obscurs, en 1927, peut se concevoir comme une première synthèse de la vision coloniale. Un pays sans nom (Berbérie, Maghreb, Afrique du Nord…), une île isolée, un espace allongé et sans aucun centre, incapable de se doter d’une autonomie étatique ou culturelle, un monde éternellement mineur, disputé entre l’Occident et l’Orient, Rome et Carthage, la France et l’Islam, voilà le Maghreb et le « maugrébin » comme dit Gautier. Et il se propose, dans ce qu’il ne cesse de désigner modestement comme un « petit livre », d’ébaucher une grille de lecture, pour comprendre à la fois la faiblesse congénitale de cette région, et les chances de la France de s’y maintenir et de la civiliser. (suite…)

La Tunisie se dirige vers un horizon politique plus stable. L’Algérie est figée dans le formole des pétrodollars. Le Maroc navigue entre semi-autoritarisme traditionnel, populisme électoral et vitalité de la société civile. Les trois pays du Maghreb central sont-ils mûrs pour l’unité ? L’opinion dominante dit, en substance, la chose suivante : l’unité maghrébine est naturelle, historiquement enracinée. Les obstacles sont purement conjoncturels, dus aux calculs des uns, à la perversité des autres. L’obstacle principal tient à la rivalité entre Rabat et Alger.

De l’argumentaire qui précède, seul le dernier terme est vrai. Le reste fait partie d’une mythologie moderne.

Il n’y a jamais eu d’unité maghrébine. (suite…)

C’est un double dessin humoristique connu, qui date du début du XXe siècle : première vignette, une famille française, autour d’une table chargée de plats et de bouteilles pour un repas de famille. Deuxième vignette : table renversée, chemises déchirées, nez qui saignent et yeux pochés. Et en légende : ils ont dû parler de l’affaire… L’affaire, c’est bien entendu l’affaire Dreyfus, qui a divisé la nation française, et jusqu’aux familles elles-mêmes entre dreyfusards et antidreyfusards. L’intérêt de ce dessin, au-delà de sa dimension humoristique, est de montrer quelle profondeur sociale et familiale un événement de cette ampleur pouvait atteindre. La guerre civile française a traversé les partis, mais aussi la parentèle. Telle est la leçon de la modernité : la politique mobilise tout et tous, lève le bras du frère contre son frère, du fils contre son père.

Le monde arabe, jusqu’à très peu, ne connaissait pas une telle passion, du moins pas dans son espace privé. On pouvait être socialiste, communiste, nationaliste, nassérien ou baassiste, passé le seuil de la maison, on était surtout indifférent. La cellule familiale ne s’est pas politisée en Orient. Ce fut sa chance, quelque part. (suite…)

Quelle langue parlait-on au Maghreb avant la venue des Arabes ? Dans le débat sur la langue nationale, voilà un point historiographique qui mérite attentive inspection. L’histoire désormais acquise veut qu’il y ait eu succession, par conquête et ethnocide : l’arabe, langue des vainqueurs, remplace, dans les plaines surtout, le berbère vaincu. Version simpliste, qui a le mérite de défendre une idéologie de l’histoire culturelle comme combat inexpiable. Il semblerait, et l’affaire est entendue dès le XIXe siècle au moins, que les choses se passèrent non seulement d’une manière différente, mais également ironique. (suite…)

Tribune parue dans Jeune Afrique

Après le Mali, c’est donc au tour de la Libye de subir des assauts iconoclastes visant des tombeaux que la ferveur populaire entoure d’une aura mal venue aux yeux orthodoxes. La multiplication de tels actes, ainsi que les appels pressants à d’autres destructions indiquent assez que le phénomène fait désormais système, et que les errements des Ansar al-din au Mali ne sont pas des exceptions.

La dimension religieuse est centrale, bien sûr. Au Maghreb et en Afrique occidentale, les réformateurs religieux, souvent – mais pas toujours – opposés à la présence coloniale française, firent de la lutte contre le culte des saints un préalable à toute renaissance culturelle et sociale. Abou Chouaïb Doukkali au Maroc, Ben Badis en Algérie, d’autres encore, rompirent des lances contre les confréries, leurs pratiques et leurs accointances supposées avec l’impérialisme. Le tombeau, la bibliothèque sacrée, tel autre lieu consacré, n’étaient pas, à leurs yeux, un patrimoine culturel, une mémoire historique cristallisée dans la pierre, mais le symbole d’un délitement social à combattre. (suite…)

On ne saura jamais ce que plusieurs grands intellectuels arabes auraient pensé des révolutions de l’année 2011. Mohammed Arkoun, Mohammed Abde al Jabri, pour ne citer que deux Maghrébins, ont disparu à la veille de ces événements.

Mais un penseur de cette génération, sans anticiper sur ces mouvements, a pour le moins décrit quelques-uns des ressorts de l’autoritarisme arabe, annonçant même le rôle paradoxal que les mouvements islamistes seraient appelés à jouer contre la dictature. (suite…)