Articles Tagués ‘Littérature’

Les Marocains manquent-ils d’humour ? On les dit ombrageux, rétifs à l’autodérision. Les critères de l’honneur et de la respectabilité sociale, la hantise de la honte et de la marginalisation, en feraient un peuple peu propice à la légèreté critique. Pourtant, les blagues qui les décrédibilisent, les traits d’humour qui les peignent sous les traits les moins avenants, et jusqu’aux formules et expressions dépréciatives qui se rapportent à tout ce qui concerne les Marocains, la marocanité ou le Maroc, sont légion, et d’une férocité qu’on trouve rarement ailleurs. Comment concilier ces deux réalités, aussi présentes l’une que l’autre : le Marocain qui rechigne à la critique la plus légère, et la cruelle haine de soi qui sourd de nos blagues ? (suite…)

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Les philosophes, spécialistes d’éthique de surcroît, seraient-ils plus voleurs (de livres de bibliothèques) que le commun des mortels ? Voilà le genre de questions que se pose, ou que rapporte, posées par d’autres, Ruwen Ogier. Au-delà de l’anecdote, il y a une méthode Ogier. Dans une scène philosophique plombée par le sérieux mélodramatique, il se permet l’humour. Et l’autodérision, là où triomphe Narcisse philosophe. Et la distance, à l’heure des combats (médiatiques) sanglants.

Dans Mon dîner chez les cannibales, le philosophe poursuit sa méditation circonstanciée. (suite…)

En quelle année sommes-nous? 1437, 2016, 2966? Le Nouvel an musulman a commencé il y a trois mois, le Nouvel an chrétien il y a deux semaines, le Nouvel an berbère il y a près d’une semaine. Les écoliers marocains continuent, chaque matin, de noter les deux dates (calendrier chrétien et calendrier musulman) sur leur cahier, avec ce “mouwâfeq” (“correspond à”) qui lie et oppose les deux histoires. On peut imaginer qu’ils puissent désormais ajouter une troisième date, berbère. Et pourquoi pas une quatrième, ou une cinquième. (suite…)

Un ministre occidental se fend d’un mot en arabe ou en chinois, la presse des pays concernés, leurs politiques, leurs opinions acclament le courageux polyglotte.

Un ministre du Sud rate un prétérit anglais irrégulier, ou trébuche sur un accord français, la presse de son pays, ses électeurs, son parti même, en font un buzz médiatique, un mini-scandale qui, sans briser une carrière, peut mettre en jeu le parcours politique de l’indélicat grammairien.

Cette inégalité de traitement porte un nom: le « bilinguisme asymétrique ». (suite…)

Ces dernières années ont vu revenir la question de l’iconoclastie, dans le sillage des révolutions arabes. Au cœur du monde arabe, en Egypte ou en Libye, en Syrie ou en Irak, ou ailleurs au Mali ou en Afghanistan, des actes de vandalisme, et surtout des appels à la destruction d’œuvres d’art, de monuments historiques ou patrimoniaux se sont multipliés, relayés par les médias, au risque paradoxal de faire de la destruction de l’image une nouvelle icône…

Mais il serait hâtif de voir dans cette iconoclastie contemporaine un simple « retour » d’un refus musulman de la représentation, longtemps contenu par les dictatures modernisatrices. En réalité, il n’y a pas eu un mais au moins trois iconoclasties dans le monde musulman moderne, et plus spécifiquement arabe, car l’idole n’a cessé, aux yeux de ses contempteurs, de se déplacer. (suite…)

« Nos chères têtes blondes ». Cette expression figée, comme on dit d’un paysage photographié qu’il est figé dans le temps, désigne les enfants et la nostalgie de l’enfance. Elle évoque un je-ne-sais-quoi d’angélique, d’innocent, de cotonneux, noyé dans la blondeur de la première chevelure, comme il y a une blondeur des premiers blés.

Il existe en arabe maghrébin une expression, non pas similaire, mais opposée, précisément opposée. « K’hal erras », « tête noire », ou plus exactement, « noir de tête ». Elle évoque la cohue, les maux de têtes et les bourdonnements d’essaims de mouches. Elle désigne non pas l’enfance heureuse mais la foule dangereuse et infantile. Là l’innocence angélique des enfants, ici la perversité démoniaque des infantiles, des éternels mineurs. (suite…)

En 1899, le poète anglo-saxon Rudyard Kipling (l’homme du Livre de la jungle) écrivit un poème au titre appelé à toute une postérité : « Le fardeau de l’homme blanc ». Dans ce missel du colonialisme, tout y est : l’abnégation et l’humanisme du Blanc, son activité inlassable et désintéressée, l’ingratitude de l’indigène, sa paresse et sa fourberie, mais toujours rachetée par la grandeur blanche. Poème christique, qui fait du colon casqué le nouveau messie venue illuminer une humanité brune et enténébrée. Vingt ans plus tard, un Britannique écrivit un livre peu connu, intitulé The Black Man’s Burden. Le fardeau de l’homme noir dont l’auteur, un certain Morel, parle, est contextualisé : pendant la première Guerre Mondiale, (suite…)

L’islam est-il tolérant et épicurien ? Oui, voyez les juifs et les chrétiens généralement respectés dans leurs personnes, leurs biens et leurs croyances ; voyez les manuels de sexualité écrits par des hommes de religion, voyez la poésie et la littérature. Non, l’islam est intolérant et austère : voyez l’interdiction faite aux autres croyances de construire des lieux de culte, d’exprimer leur foi ; voyez les condamnations des homosexuels, la lapidation des adultères, la condition de la femme… Les deux points de vue se défendent, arguments historiques à l’appuie. Alors où trouver une cohérence ?

En réalité, la culture islamique n’est pas tant sensible à l’acte lui-même qu’à son statut public ou privé. Comme les Grecs avant elle, la civilisation arabo-islamique s’est construite sur une stricte distinction entre l’espace public et l’espace privé. Le premier est islamique et masculin (ou plutôt actif, interdit aux femmes, aux enfants, aux homosexuels, et à toute minorité sexuelle), le second est laissé quasiment à la libre disposition du maître (ou de la maitresse) du foyer. (suite…)

On peut importer beaucoup de choses, on peut sous-traiter d’autres choses encore, on peut quasiment tout acheter, mais il y a une chose que nous seuls pourront faire, ou pas. La critique ne s’importe pas. Pour une raison évidente : faite sur mesure, elle ne prend en compte que la société de naissance, non la société d’adoption. Et malheur à la société sans critique interne, elle ne pourra pas en trouver de rechange. (suite…)

Nous parlerons tous anglais, nous serons riches, innovants, et nous irons au paradis. Telle est la nouvelle promesse pédagogique. Elle n’est pas réduite au Maroc. Elle fait fureur dans les universités et les grandes écoles européennes, qu’elle est en train de détruire au passage. En demandant à des philosophes, des sociologues ou des politistes, de parler de leur savoir, de l’affiner, de l’expliciter, dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas, la nouvelle doxa pédagogique accomplit deux tâches stratégiques : détruire les universités et les écoles les moins dotées financièrement, et concentrer les ressources et les élites dans quelques pôles, ensuite détruire les savoirs humanistes, intransmissibles sans une maîtrise réelle de la langue. Des professeurs semi-anglophones dissertent en mauvais anglais de Platon à des étudiants baragouinant l’anglais des séries HBO. Lesquels, ensuite, rédigent des copies bourrées de fautes et de faux amis, corrigés par des professeurs qui n’en peuvent mais. Bon, c’est la France ou l’Allemagne. Voyons le Maroc. (suite…)