Articles Tagués ‘Migration’

Qu’est-ce que le Maroc, géographiquement parlant ? Vu de loin, une fois le relief estompé, les forêts floutées dans l’aridité dominante, le pays redevient un long ruban longitudinal. Les cinq-cents kilomètres de largeur maximale, à vol d’oiseau, séparant l’Atlantique de la frontière orientale, ne sont rien face aux quelque 2300 kilomètres séparant le détroit de la Mauritanie. La géographie est un destin. Celui du Maroc est d’être un corridor nord-sud. Depuis Youssef Ibn Tachfine au moins, lorsque les deux extrêmes, andalou et sahélien, bornaient le domaine contrôlé par une ville fondée précisément à ce propos, Marrakech. Mais comment ? avec qui ? et contre quoi ? Les réponses dépendent de la conjoncture historique. Celle de ce début du troisième millénaire est différente de celle des Almoravides. (suite…)

Moins d’une minute devenue des milliers d’heures de visualisation virale. La scène montre une vingtaine de pèlerins juifs new-yorkais au Maroc, à l’aéroport de Casablanca, chantant pendant les procédures de contrôle. Les commentateurs ont souligné la tolérance du pays, ou encore la joie des juifs marocains visitant leur pays d’origine. En réalité, peu d’entre eux sont d’origine marocaine, et leur joie est mystique, non nationale. Mais les commentaires ont eu tout juste, à leur manière. (suite…)

En 1985, le portrait d’une jeune afghane aux yeux verts, à la Une du National Geographic, avait beaucoup fait pour la cause des réfugiés afghans. En 2014, la photo d’une fillette yézidie aux yeux bleus a fait le tour du monde, sensibilisant la communauté internationale à la situation syrienne.

Steve McCurry, auteur du premier cliché, et Youssef Boudlal, auteur du second, sont de courageux et talentueux reporters-photographes. Sharbat Gula, l’Afghane de 1985, et l’enfant anonyme de 2014, témoignent de la tragédie du Moyen-Orient.

Cependant, une vérité inconfortable gît sous les tirages: ces yeux verts, ces cheveux blonds et ces yeux bleus ont beaucoup fait pour le succès de ces clichés. (suite…)

L’expression “usine à voyous” et l’expression voisine “fabrique de délinquants” se multiplient pour dénoncer un ensemble de comportements qui vont des petites incivilités à la grande délinquance qualifiée.

Les récents événements de Cologne et l’implication supposée de jeunes Marocains, ainsi que des incidents similaires à Stockholm et ailleurs, laissent entendre que le Maroc est devenu producteur, à destination du marché intérieur et aussi comme exportateur, d’une certaine quantité d’actes délictueux. (suite…)

Entretien avec Christophe Ayad, paru dans Libération, le 14 janvier 2006.

L’hécatombe de jeudi avec 362 morts sort-elle de l’«ordinaire» par son ampleur?

Indépendamment du respect que l’on peut avoir pour les victimes, on est dans l’ordinaire. Le nombre de pèlerins a beaucoup augmenté alors que les incidents diminuent, en part relative. Les bousculades ont toujours existé, mais aujourd’hui elles paraissent intolérables. Jusque dans les années 90, on s’intéressait surtout aux incidents politiques. Il y a eu la sanglante prise d’otages de 1979, les incidents avec les pèlerins iraniens en 1986. Pendant ce temps, ce genre de catastrophes, d’ordre logistique, ne s’est jamais arrêté.

Dans la gestion du pèlerinage, il y a eu trois phases. (suite…)

Ami(e)s et ancien(ne)s étudiant(e)s de Sciences Po Menton, beaucoup d’entre vous m’ont demandé à plusieurs reprises pourquoi j’y ai arrêté d’enseigner. J’ai répondu qu’après 4 ans (du printemps 2006 au printemps 2010), des centaines d’heures de cours, une ou deux centaines d’étudiants, des dizaines de thèmes, deux langues, plus une centaine de navettes en avion entre Paris et Nice avec lever à quatre heures du matin, il fallait passer à autre chose. Cela est vrai. J’ai d’ailleurs tourné la page pour vraiment autre chose : cinéma, presse, consulting, commissariat d’exposition…

Il y a une autre part dans cette vérité, que j’ai mise de côté, mais je pense que pour mon bien et pour le vôtre, il serait bien de la connaître, à l’occasion de ces dix ans. (suite…)

Les tournées royales en Afrique de l’Ouest, les accords économiques qui se multiplient, les liens culturels et religieux qui se renforcent, Rabat a désormais une politique africaine. Mais ce constat ne suffit pas. Formulé en termes diplomatiques classiques, il signifie une convergence d’intérêts entre des pays complémentaires. Il peine à décrire ce qui est réellement en jeu. Car derrière le pragmatisme diplomatique du cabinet royal, derrière les intérêts économiques des patronats des pays impliqués, il y a une vision. Et cette vision elle-même a un inconscient. (suite…)

Les frontières se meurent. Mais pas comme prévu. Après la chute du mur de Berlin, les utopistes rêvèrent d’un monde débarrassé de ses lignes de démarcation. L’ouverture était à prendre au sens propre du mot : effacer les murs et les portes entre les Etats-nations historiques. Ce que les années 1990 et surtout 2000 montrèrent, c’est qu’effectivement les frontières avaient tendance à se dissiper. Mais pour laisser place à de nouvelles formes de séparation territoriale. (suite…)

« Nos chères têtes blondes ». Cette expression figée, comme on dit d’un paysage photographié qu’il est figé dans le temps, désigne les enfants et la nostalgie de l’enfance. Elle évoque un je-ne-sais-quoi d’angélique, d’innocent, de cotonneux, noyé dans la blondeur de la première chevelure, comme il y a une blondeur des premiers blés.

Il existe en arabe maghrébin une expression, non pas similaire, mais opposée, précisément opposée. « K’hal erras », « tête noire », ou plus exactement, « noir de tête ». Elle évoque la cohue, les maux de têtes et les bourdonnements d’essaims de mouches. Elle désigne non pas l’enfance heureuse mais la foule dangereuse et infantile. Là l’innocence angélique des enfants, ici la perversité démoniaque des infantiles, des éternels mineurs. (suite…)

En 1899, le poète anglo-saxon Rudyard Kipling (l’homme du Livre de la jungle) écrivit un poème au titre appelé à toute une postérité : « Le fardeau de l’homme blanc ». Dans ce missel du colonialisme, tout y est : l’abnégation et l’humanisme du Blanc, son activité inlassable et désintéressée, l’ingratitude de l’indigène, sa paresse et sa fourberie, mais toujours rachetée par la grandeur blanche. Poème christique, qui fait du colon casqué le nouveau messie venue illuminer une humanité brune et enténébrée. Vingt ans plus tard, un Britannique écrivit un livre peu connu, intitulé The Black Man’s Burden. Le fardeau de l’homme noir dont l’auteur, un certain Morel, parle, est contextualisé : pendant la première Guerre Mondiale, (suite…)