Articles Tagués ‘Monarchie’

Le roi embrasse le front de l’ancien Premier ministre. Le Chef du gouvernement reconduit dans ses fonctions embrasse la main du roi.

Il y a quelques jours, un fluide émotionnel s’est propagé, porté de lèvres en lèvres. Un fluide politique, porté par les médias. Ce qui étonne dans cette photo de la semaine, celle de Mohammed VI se penchant (filialement ?) sur le visage de Abderrahmane Youssoufi alité, ce n’est pas en réalité la sentimentalité de la scène. Après tout, c’est un vieil homme qui recueille la déférence d’un proche, plus jeune que lui. Mais derrière les personnes, il y a les fonctions. Le souverain, incarnation de la nation, embrasse le héros national. (suite…)

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Un médecin marocain gagne environ cinq à dix fois plus qu’un infirmier. Un professeur universitaire trois à six fois plus qu’un instituteur. En France, le ratio est plus étroit : un médecin gagne peut-être cinq fois plus qu’un infirmier, un universitaire trois fois plus qu’un maître d’école. L’éventail des salaires est donc très large au Maroc. Comme dans les autres pays en voie de développement, marqués par les inégalités ? Pas vraiment. Les universitaires marocains ne sont pas obligés de conduire des taxis la nuit pour compléter leur salaire, les médecins marocains ne rêvent pas de fermer leur cabinet et d’aller travailler en Nouvelle-Zélande ou au Canada. En réalité, les élites marocaines ont un niveau de revenu qui se rapproche de celui des pays riches, creusant l’écart avec le reste de la population, hors bourgeoisie d’affaires. Pourquoi un tel contraste entre nos élites éduquées et le reste du salariat ? Les principaux concernés diront qu’ils sont mieux formés. Certes, mais cela justifie-t-il un tel écart ? Les infirmiers et les instituteurs marocains sont-ils à ce point médiocres comparés à leurs homologues français pour qu’ils soient dix fois moins payés que les médecins ou les chercheurs ?

Cette réalité salariale marocaine ne s’explique en fait que par des raisons purement politiques, et que les principaux concernés, volontiers politisés et militants, rechignent à reconnaître. (suite…)

Exemplaire. Depuis quelques années, le Maroc incarne aux yeux de la presse internationale une espèce de paradigme édifiant : pays musulman, mais “ouvert”, en transition politique stable, en émergence économique… Les facettes de cette exemplarité varient selon l’auteur, son intensité aussi, mais le fait est là : le Maroc est un modèle.

Qu’est-ce qu’un modèle ? On s’interroge rarement sur le concept et sur son inconscient : modèle de quoi ? Et pour qui ? À quel auditoire, à quels néophytes obéissants et attentifs le Maroc se présente-t-il comme un modèle ? (suite…)

Tant de bruits pour un (mauvais) reportage ? Et, de l’autre côté, tant d’étonnement devant ce mystère marocain : “ils” aiment leur chef politique. Le mimétisme est à la base de la politique moderne : s’identifier à l’homme de pouvoir, l’aimer selon l’inclination narcissique puis le vouer aux gémonies une fois la déception inéluctable survenue. Ainsi défilent les puissants, le nouvel aimé chassant l’ancien, le temps que la déception inévitable crée un appel d’air pour une nouvelle figure. Le mécanisme électoral permet, en démocratie, de fluidifier ce processus. Le mécanisme charismatique autoritaire produit les mêmes résultats dans les dictatures, la meute au pouvoir désignant et s’agglomérant à son objet d’identification (par des mécanismes mêlant amour et terreur) tant qu’il a la capacité de consolider la meute et d’éliminer toute figure concurrente. (suite…)

Les Marocains sont-ils plus conservateurs que d’autres ? Je ne parle pas du conservatisme de mœurs, mais de la persistance de modes de vivre et de faire partout ailleurs dissipés sous l’effet de la modernisation.

Porter des habits dits traditionnels, lors de certaines occasions, manger une cuisine très peu mondialisée, ces deux exemples, parmi tant d’autres, sont aujourd’hui rares dans des pays de la taille du Maroc, très proche de l’Europe occidentale, très ouvert économiquement et très dépendant culturellement. Il faut être massif et encore fermé commercialement, comme l’Inde, pauvre et éloigné des grands courants d’échange comme les pays du Sahel, très riche et idéologiquement cuirassé comme les pays du Golfe, ou très particulier et très puissant comme le Japon, pour se permettre ce genre d’originalité.

Alors pourquoi le Maroc s’insère-t-il dans le club très fermé des pays accrochés à des traits spécifiques ? Ces différences disparurent à la fois par exposition des pays du Sud à la modernité et par une politique volontariste. Et c’est sans doute là que réside la clef de cette particularité marocaine. (suite…)

Moins d’une minute devenue des milliers d’heures de visualisation virale. La scène montre une vingtaine de pèlerins juifs new-yorkais au Maroc, à l’aéroport de Casablanca, chantant pendant les procédures de contrôle. Les commentateurs ont souligné la tolérance du pays, ou encore la joie des juifs marocains visitant leur pays d’origine. En réalité, peu d’entre eux sont d’origine marocaine, et leur joie est mystique, non nationale. Mais les commentaires ont eu tout juste, à leur manière. (suite…)

A 3% dans ses meilleures années, le taux de croissance marocain peine à confirmer l’hypothétique statut de pays émergent. La Banque Mondiale a récemment pointé un ensemble d’éléments à réformer pour atteindre un sentier de croissance digne d’une émergence véritable (7 % par exemple). Indépendance de la justice, lutte contre la petite corruption, réforme fiscale, réallocation optimale des ressources, plus grande ouverture commerciale, flexibilisation monétaire… la liste est longue.
Mais la médiocrité du taux de croissance marocain autorise aussi une approche politique. Face à ce qui semble être une lenteur structurelle du pays, on ne peut que s’interroger sur le choix inconscient de la médiocrité économique. (suite…)

La politique est l’art de distinguer l’ami de l’ennemi. Lorsque le juriste Carl Schmitt proposa cette définition de la politique, sans doute pensait-il à la difficulté de cerner l’ennemi, tant la politique libérale (contre laquelle il s’est acharné) rejette l’inimitié par principe.

L’étrangeté de la diplomatie marocaine, au regard de cette définition de la politique, tient non pas à notre difficulté à accepter l’animosité ou à définir sa source, mais à la difficulté de définir nos amis. (suite…)

Peut-on faire l’unité par la périphérie ? Par exemple, l’Union européenne en commençant par l’Espagne et la Pologne avant l’intégration éventuelle de la France et de l’Allemagne ? Le monde arabe est-il en train de faire son unité par ses marges ? Économiquement et stratégiquement, sur le théâtre des opérations et dans les médias, l’axe Rabat-Conseil des pays du Golfe n’est plus une option parmi d’autres, mais l’ossature d’un nouveau réalignement arabe qui est parti pour durer une ou deux décennies. Un réalignement régional avec un centre républicain déliquescent, et des marges monarchiques (suite…)

Il est désagréable… mais honnête”, “il est autoritaire… mais honnête”. Voilà comment on s’est arrangé avec nos bureaucrates et agents d’autorité. Il maltraite ses subordonnés, mais il est incorruptible. Il hurle sur les citoyens, mais il ne les gruge pas d’un centime. Cet argumentaire -le fonctionnaire honnête est autorisé à être désagréable- est un classique dans beaucoup de pays du Sud. On trouve déjà des profils similaires au XIXe siècle chez les romanciers russes, ou dans les descriptions de l’administration allemande. (suite…)