Articles Tagués ‘Palestine’

Depuis le code Hayes au moins, les films passent par le filtre d’une ou de plusieurs autorisations visant la protection des mœurs. Un film peut être interdit aux moins de 12 ans, moins de 16 ans, moins de 18 ans… Au Maroc, Exodus a été interdit tout court. Nous sommes en droit de nous poser la question de la légitimité de cette interdiction, tout en remerciant au passage les censeurs pour le rare souci qu’ils portent au bien collectif et au public mineur (c’est-à-dire au public tout court). (suite…)

En 1978, la parution de Orientalism est un succès immédiat et mondial. Le livre est traduit en plusieurs dizaines de langues, dont l’arabe et le français (sous le titre « L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident »). Son auteur, Edward Wadi‘ Saïd, est un intellectuel palestino-américain, universitaire spécialiste de littérature anglaise et critique littéraire et musical réputé.

La thèse centrale du livre : les divers discours – littérature, récits de voyage, sciences humaines… – que l’Occident impérialiste produit sur l’Orient, une vague zone qui doit plus au fantasme qu’à la géographie, est un instrument de domination discursive.

L’objectif d’Edward Saïd est de mettre à jours les règles implicites qui commandent au regard que porte l’Occident dominateur sur ces peuples « orientaux » dont la faiblesse attise la convoitise et que leurs vieilles cultures fascinent. Cette « archéologie » du savoir occidental sur l’Orient est solidaire du vaste travail accompli par Michel Foucault sur la rationalité occidentale, par Jacques Derrida sur le logocentrisme des Lumières…

Objectif atteint ? Oui, si l’on se penche sur le succès de la formule, et sur sa charge émotionnelle. Malheureusement, une formule ne fait pas un livre. (suite…)

Non contents de subir une défaite dans le réel, les Arabes s’arrangent pour s’infliger des châtiments moraux. Un de ces supplices masochistes, en particulier, fait des ravages et brouille leur perception des rapports de force. Il s’agit du complot. Pas un obstacle, pas un retournement de conjoncture, pas un tremblement de terre qui ne soient attribués à la vaste conspiration sioniste. Ne parlons pas alors de tout avis distancé, de toute autocritique, même timide, de toute tentative de décrire la réalité telle qu’elle émerge du chaos des informations : les agents sionistes pullulent… Sus aux journalistes, aux observateurs, aux politologues, aux politiques qui calment les pulsions déchaînées et impuissantes, et qui, dans la fièvre télévisuelle, essaient de rappeler que tel chiffre, tel fait, tel phénomène ne rentrent pas tout à fait dans le cadre du complot sioniste. Ils seront mis dans le même fourgon, promis au même peloton d’exécution qui attend les ennemis de la nation blessée. (suite…)

L’agression israélienne, de moins en moins justifiable, quels que soient les critères retenus, déclenche une vaste réaction de la communauté civile mondiale. Manifestations de protestation et appels au boycott se succèdent. Une exception : en France, plusieurs manifestations ont dégénéré en émeutes ouvertes, avec attaque de synagogues et agression de citoyens juifs. La crainte d’une importation de la crise israélo-palestinienne en France n’est plus un fantasme. En voici les ressorts : la France est le seul pays au monde (avec la Palestine-Israël justement) à faire cohabiter massivement arabes et juifs. La communauté juive française est la plus importante d’Europe, quasiment la seule même. Ce qu’étaient l’Allemagne ou la Pologne pour le judaïsme européen (ce qu’elles ne sont plus), la France l’est devenue aujourd’hui. La communauté arabe française (en réalité massivement berbéro-maghrébine) est la première hors du Maghreb. Plusieurs millions de Français musulmans sont originaires des trois pays du Maghreb. A ce noyau s’ajoutent aujourd’hui, par continuité culturelle, les communautés turque, égyptienne et subsaharienne. (suite…)

C’est un double dessin humoristique connu, qui date du début du XXe siècle : première vignette, une famille française, autour d’une table chargée de plats et de bouteilles pour un repas de famille. Deuxième vignette : table renversée, chemises déchirées, nez qui saignent et yeux pochés. Et en légende : ils ont dû parler de l’affaire… L’affaire, c’est bien entendu l’affaire Dreyfus, qui a divisé la nation française, et jusqu’aux familles elles-mêmes entre dreyfusards et antidreyfusards. L’intérêt de ce dessin, au-delà de sa dimension humoristique, est de montrer quelle profondeur sociale et familiale un événement de cette ampleur pouvait atteindre. La guerre civile française a traversé les partis, mais aussi la parentèle. Telle est la leçon de la modernité : la politique mobilise tout et tous, lève le bras du frère contre son frère, du fils contre son père.

Le monde arabe, jusqu’à très peu, ne connaissait pas une telle passion, du moins pas dans son espace privé. On pouvait être socialiste, communiste, nationaliste, nassérien ou baassiste, passé le seuil de la maison, on était surtout indifférent. La cellule familiale ne s’est pas politisée en Orient. Ce fut sa chance, quelque part. (suite…)

Au glorieux édifice de l’art arabe de la guerre, quelques députés marocains apportent leur pierre. En menaçant de prison ferme les Marocains visitant Israël, sans doute qu’ils infligent un camouflet sans précédent à l’Etat hébreu. De ces projets de loi imbéciles, on peut penser plusieurs choses. Qu’une séance à main levée ruine en un instant des décennies de politique étrangère. Que le courage par procuration est plus avantageux qu’une vraie politique sociale.

On peut aussi méditer les paradoxes de la démocratisation. On a assez critiqué la diplomatie parallèle et secrète sous Hassan II. Le parlement, au nom de la souveraineté populaire, empiète désormais sur une chasse gardée. Est-ce un progrès ? Sans doute, s’il s’accompagne de courage. Celui de la transparence : le Maroc a une identité composite, une population diverse ; le Maroc a des amis, il a des ennemis ; cette reconnaissance est le premier pas vers un débat public ouvert et sans populisme vain. (suite…)

Le pape Benoît XVI sera au Liban, ces samedi et dimanche 15 et 16 septembre.

Après Paul VI en 1964, après Jean-Paul II en 1997, il poursuit une tradition bien ancrée, mais dans un contexte particulier, différent de celui de son précédent voyage au Moyen Orient, en 2009 : la région est prise dans un tourbillon paradoxal de démocratisation et de guerre civile ; la situation des chrétiens y est particulièrement difficile, dans l’étau d’une contradiction : plus les pays se libéralisent, et plus le destin des minorités est remis en cause.

Quelques repères statistiques, mêmes grossiers, permettront de mieux saisir ce paradoxe. (suite…)

Il est inutile de considérer la Syrie, telle que définie par des frontières internationalement reconnues : en ces périodes de crise, les découpages institutionnels s’estompent face à des réalités beaucoup plus anciennes et profondes.

Les risques de propagation du conflit vers le Liban voisin obligent à considérer une situation régionale plus large. Car la Grande Syrie, rêvée par Assad, à défaut d’exister dans les périodes de paix, existe, incontestablement, dans les périodes de guerre. L’ensemble composé par quatre ou cinq pays, la Syrie proprement dite, le Liban, la Jordanie, Israël et les territoires occupés, constituent un groupe systémique, et la révolution syrienne risque de n’être qu’un épicentre à de futurs bouleversements. (suite…)

On ne saura jamais ce que plusieurs grands intellectuels arabes auraient pensé des révolutions de l’année 2011. Mohammed Arkoun, Mohammed Abde al Jabri, pour ne citer que deux Maghrébins, ont disparu à la veille de ces événements.

Mais un penseur de cette génération, sans anticiper sur ces mouvements, a pour le moins décrit quelques-uns des ressorts de l’autoritarisme arabe, annonçant même le rôle paradoxal que les mouvements islamistes seraient appelés à jouer contre la dictature. (suite…)

Il faut l’avoir vécu pour le croire. L’aura que Hassan Nasrallah avait auprès des masses arabes – le terme audimat serait plus adéquat – à la fin des années 1990 et dans les années 2000 était proprement extraordinaire. Par son extension géographique : al Manar, la télévision du Hezbollah, captait une partie non négligeable des paysages médiatiques depuis le Maroc jusqu’en Asie centrale ; et par son ampleur sociale : classes populaires et classes moyennes, bourgeois et chômeurs, la voix à la fois grasseyante et grave, mielleuse et dure de Nasrallah séduisait sans discrimination socioéconomique. (suite…)