Articles Tagués ‘Pan-arabisme’

Donné souvent pour mourant, déclaré plusieurs fois mort, la résilience du régime de Damas prend désormais la voie d’une véritable résurgence. Assad fils n’est pas tombé, il se fait même plus fort maintenant que l’aviation russe et le soutien tacite des Américains rejouent à son profit l’accord soviéto-américain de 1956 qui favorisa Nasser contre l’alliance franco-britannique. On ne cesse de s’interroger sur la capacité de survie d’un régime exsangue financièrement, diminué idéologiquement, avec un soutien intérieur en peau de chagrin. On pense à une bizarrerie locale. Il semblerait au contraire qu’il s’agisse là d’une réalité valable pour tous les régimes similaires. Aujourd’hui que la chute des prix du pétrole ébauche des mirages de démocratisation instantanée au Venezuela ou ailleurs, il est temps de convenir qu’il existe un type de régime qui, loin de faiblir face à l’adversité, s’en nourrit au contraire.

Je propose d’appeler ce type de structure le “régime maigre”. (suite…)

Les attaques terroristes en Arabie Saoudite, la veille de l’Aïd, et dans le périmètre sacré de la Mosquée du Prophète à Médine, annoncent un changement à triple niveau, gros de troubles futurs. D’abord, simultanément avec la Turquie, alliée objective de Daech au nord, l’Arabie Saoudite, son alliée objective méridionale, est à son tour frappée. En agressant les deux (dernières) puissances sunnites de la région, Daech prouve qu’il n’est pas un État, mais un mouvement, dont le but est de tout balayer sur son passage. (suite…)

Peut-on faire l’unité par la périphérie ? Par exemple, l’Union européenne en commençant par l’Espagne et la Pologne avant l’intégration éventuelle de la France et de l’Allemagne ? Le monde arabe est-il en train de faire son unité par ses marges ? Économiquement et stratégiquement, sur le théâtre des opérations et dans les médias, l’axe Rabat-Conseil des pays du Golfe n’est plus une option parmi d’autres, mais l’ossature d’un nouveau réalignement arabe qui est parti pour durer une ou deux décennies. Un réalignement régional avec un centre républicain déliquescent, et des marges monarchiques (suite…)

Un ministre occidental se fend d’un mot en arabe ou en chinois, la presse des pays concernés, leurs politiques, leurs opinions acclament le courageux polyglotte.

Un ministre du Sud rate un prétérit anglais irrégulier, ou trébuche sur un accord français, la presse de son pays, ses électeurs, son parti même, en font un buzz médiatique, un mini-scandale qui, sans briser une carrière, peut mettre en jeu le parcours politique de l’indélicat grammairien.

Cette inégalité de traitement porte un nom: le « bilinguisme asymétrique ». (suite…)

Une des premières choses que firent les Russes, lorsqu’ils arrachèrent la Crimée à l’Empire Ottoman à la fin du XVIIIème siècle fut de créer des lieux de villégiature pour leurs aristocrates.

Ce n’est pas de sitôt, certes, que la côte syrienne deviendra une riviera pour oligarques russes, mais la campagne militaire lancée par Poutine en soutient à Assad puise dans une tradition ancienne. On pense à Moscou soutenant Nasser ou Assad père, mais il ne faut pas s’arrêter au dernier demi-siècle. La Russie cherche depuis plusieurs siècles à atteindre deux objectifs géopolitiques : (suite…)

Un cliché datant du XIXème siècle veut qu’il y ait fondamentalement deux grands systèmes politiques, liés à des fondements géographiques. Le système politique continental tend à rassembler le maximum de terres possibles, à les contrôler directement depuis une capitale autoritaire, à travers une bureaucratie brutale. On aura reconnu le fameux « despotisme asiatique » que Montesquieu comme Marx ont cru voir dans l’Empire ottoman, en Chine ou en Russie. Ainsi décrit, ce système semble répulsif. Mais il a ses avantages, qui firent sa force au cours des millénaires. Son égalitarisme : tous soumis au même maître, les différents peuples finissent par s’amalgamer dans une même masse intégrée. Sa méritocratie : les plus fidèles au pouvoir « montent » à travers l’armée ou la bureaucratie impériale.

L’autre système est maritime. Il s’agit des thalassocraties ouvertes sur les voies commerciales, des Cités-Etats commerçantes, ou des petites nations périphériques. Ici, il ne s’agit pas de contrôler le maximum de terres et de populations, mais de veiller à monopoliser des routes commerciales. (suite…)

Le roi de Jordanie visite le Maroc. Le roi du Maroc visite l’Arabie saoudite. Ainsi vont diplomatie et mondanité en régime monarchique. L’observateur compare alors les uns aux autres, et en conclue à l’identité des systèmes. Erreur due à une confusion historique. Rapprocher la monarchie marocaine de la monarchie hachémite ou saoudienne ne sert ni l’une ni les autres, et encore moins la claire compréhension de ce qui est en jeu.

Le Maroc a un roi depuis 1957. Jusque là, il s’agissait d’un sultan, à la tête de l’empire chérifien. La Jordanie a un roi depuis 1946. Jusque là, il s’agissait d’un émir, à la tête d’une principauté. Ici, les mots sont importants, car ils décrivent deux processus historiques, non seulement différents, mais même opposés : (suite…)

Nous parlerons tous anglais, nous serons riches, innovants, et nous irons au paradis. Telle est la nouvelle promesse pédagogique. Elle n’est pas réduite au Maroc. Elle fait fureur dans les universités et les grandes écoles européennes, qu’elle est en train de détruire au passage. En demandant à des philosophes, des sociologues ou des politistes, de parler de leur savoir, de l’affiner, de l’expliciter, dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas, la nouvelle doxa pédagogique accomplit deux tâches stratégiques : détruire les universités et les écoles les moins dotées financièrement, et concentrer les ressources et les élites dans quelques pôles, ensuite détruire les savoirs humanistes, intransmissibles sans une maîtrise réelle de la langue. Des professeurs semi-anglophones dissertent en mauvais anglais de Platon à des étudiants baragouinant l’anglais des séries HBO. Lesquels, ensuite, rédigent des copies bourrées de fautes et de faux amis, corrigés par des professeurs qui n’en peuvent mais. Bon, c’est la France ou l’Allemagne. Voyons le Maroc. (suite…)

Jihad, houdoud, hisba, jamais on a autant utilisé ces termes, qu’on connaissait à peine il y a encore quelques années. Mais le vocabulaire des hommes est limité : ce qu’il gagne d’un côté, il le perd de l’autre. Il a bien fallu que d’autres mots cèdent leur place, et plutôt silencieusement, car dans l’affaire, le meurtre du concept est toujours secret. Akhlaq, soulouk, mouâmalate, voilà quelques termes, parmi d’autres encore, qui furent d’un usage courant, et dont la valeur était centrale pour maintenir la cohésion collective. Ils ont disparu.

Ces termes sont aussi islamiques que les autres. Ils sont aussi fondateurs de notre vivre-ensemble. Ils ont donné lieu à des traités, des manuels et des controverses. Ils furent sur toutes les lèvres il y a encore une ou deux générations. Que s’est-il passé pour que notre culture soit associée de plus en plus à jihad plutôt qu’à îffa ou rahma ? (suite…)

Pourquoi critiquer, dénigrer, salir… sa religion, sa culture, son identité ? Ainsi posée, cette question ne mérite effectivement qu’une seule réponse : il faut refuser cette entreprise de destruction de soi, systématique et concertée. Mais reformulons l’interrogation, qui se pose – à juste titre, quand elle n’est pas simple prétexte à insulte – à l’occasion des textes qui relisent notre passé ou notre patrimoine.

Les arguments avancés contre ces entreprises de relecture sont pertinents. On peut déployer quelques éléments de réponse. (suite…)