Articles Tagués ‘Transition’

Le roi embrasse le front de l’ancien Premier ministre. Le Chef du gouvernement reconduit dans ses fonctions embrasse la main du roi.

Il y a quelques jours, un fluide émotionnel s’est propagé, porté de lèvres en lèvres. Un fluide politique, porté par les médias. Ce qui étonne dans cette photo de la semaine, celle de Mohammed VI se penchant (filialement ?) sur le visage de Abderrahmane Youssoufi alité, ce n’est pas en réalité la sentimentalité de la scène. Après tout, c’est un vieil homme qui recueille la déférence d’un proche, plus jeune que lui. Mais derrière les personnes, il y a les fonctions. Le souverain, incarnation de la nation, embrasse le héros national. (suite…)

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Donné souvent pour mourant, déclaré plusieurs fois mort, la résilience du régime de Damas prend désormais la voie d’une véritable résurgence. Assad fils n’est pas tombé, il se fait même plus fort maintenant que l’aviation russe et le soutien tacite des Américains rejouent à son profit l’accord soviéto-américain de 1956 qui favorisa Nasser contre l’alliance franco-britannique. On ne cesse de s’interroger sur la capacité de survie d’un régime exsangue financièrement, diminué idéologiquement, avec un soutien intérieur en peau de chagrin. On pense à une bizarrerie locale. Il semblerait au contraire qu’il s’agisse là d’une réalité valable pour tous les régimes similaires. Aujourd’hui que la chute des prix du pétrole ébauche des mirages de démocratisation instantanée au Venezuela ou ailleurs, il est temps de convenir qu’il existe un type de régime qui, loin de faiblir face à l’adversité, s’en nourrit au contraire.

Je propose d’appeler ce type de structure le “régime maigre”. (suite…)

Un rêve court les rues depuis un bon moment. Celui d’une éducation qui comblerait (enfin) les souhaits des parents, les aspirations de la nation, les désirs des enfants et des jeunes. Un rêve biface, comme Janus : il se projette dans le futur mais il rappelle, avec insistance, qu’il a existé dans le passé. Oui, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, le Maroc a eu une éducation éclairée dans le passé, disons dans les années 1960-1970, une éducation saccagée par les politiques des années 1980. Les politiques partisanes qui ont arabisé les programmes, et les politiques de Hassan II, qui ont brisé les élans rationnels et réformateurs au profit de l’obscurantisme. Bref, il faut revenir au sillon fondateur, celui de l’après-indépendance, quand le Maroc avait de bons professeurs (il paraît qu’ils sont mauvais aujourd’hui), de bonnes classes de cours, de bons manuels et de bonnes chaises où on posait son derrière d’élève modèle.

Ce mythe (car il s’agit d’un mythe, comme on verra) a prospéré dans la génération qui a à la fois bénéficié de l’éducation des années 1960 et raté la réforme des années 1980, détruisant l’avenir de ses enfants. Par culpabilité et par projection, elle a décidé de gommer la réalité structurelle de l’école des années 1960 et de procéder à une critique psychologique très superficielle de l’école des années 1980-1990. (suite…)

L’Anatolie s’est retournée sur elle-même deux fois. La première, au début des années 1920, quand Atatürk l’arracha au monde musulman traditionnel. Un deuxième bouleversement, aussi radical, a peut-être lieu depuis quelques années, et vise à la remettre au cœur même de cette islamité qu’elle a quittée. (suite…)

Les Marocains manquent-ils d’humour ? On les dit ombrageux, rétifs à l’autodérision. Les critères de l’honneur et de la respectabilité sociale, la hantise de la honte et de la marginalisation, en feraient un peuple peu propice à la légèreté critique. Pourtant, les blagues qui les décrédibilisent, les traits d’humour qui les peignent sous les traits les moins avenants, et jusqu’aux formules et expressions dépréciatives qui se rapportent à tout ce qui concerne les Marocains, la marocanité ou le Maroc, sont légion, et d’une férocité qu’on trouve rarement ailleurs. Comment concilier ces deux réalités, aussi présentes l’une que l’autre : le Marocain qui rechigne à la critique la plus légère, et la cruelle haine de soi qui sourd de nos blagues ? (suite…)

Exemplaire. Depuis quelques années, le Maroc incarne aux yeux de la presse internationale une espèce de paradigme édifiant : pays musulman, mais “ouvert”, en transition politique stable, en émergence économique… Les facettes de cette exemplarité varient selon l’auteur, son intensité aussi, mais le fait est là : le Maroc est un modèle.

Qu’est-ce qu’un modèle ? On s’interroge rarement sur le concept et sur son inconscient : modèle de quoi ? Et pour qui ? À quel auditoire, à quels néophytes obéissants et attentifs le Maroc se présente-t-il comme un modèle ? (suite…)

On peut à juste titre s’étonner d’une manifestation sans objet clair, sans organisateur identifié. Mais ce qui en réalité a choqué dans la manifestation anti-islamiste de Casablanca, ce ne sont ni les slogans exagérés, ni l’adversaire grossièrement désigné.

Ce qui a choqué, c’est l’intrusion d’un autre Maroc au cœur d’un pays qui se croit trop vite arrivé à maturité. Ce qui a défilé à Casablanca le 18 septembre c’est l’autre Maroc. (suite…)

Le scénario se déroule comme suit : il y a l’État, plutôt méchant, et les individus, plutôt gentils. L’État a usurpé des droits et des libertés individuelles. Le moment est venu pour qu’il rende à l’individu ce qu’il s’est accaparé. Durant des millénaires, les tribus et les villages, voire les petites villes, ont vécu selon une justice immanente, faite d’hyper-conformisme, de contrôle du groupe sur l’individu, de ragots étouffants et de surveillance permanente, et, le cas échéant, de condamnation publique et parfois de lynchage. Ces différents mécanismes évitaient l’entretien d’un appareil d’État. Pourquoi payer un policier si le voisinage fait la police bénévolement ? Pourquoi payer un appareil de justice si les familles se font justice elles-mêmes ? Il fallut une longue et difficile lutte pour que l’État soustraie à la société ses compétences en matière de justice et de police. Dans les pays récemment, violemment et mal modernisés, comme le Maroc, ce monopole de l’État sur la justice et la police n’est pas complet. (suite…)

Les Marocains sont-ils plus conservateurs que d’autres ? Je ne parle pas du conservatisme de mœurs, mais de la persistance de modes de vivre et de faire partout ailleurs dissipés sous l’effet de la modernisation.

Porter des habits dits traditionnels, lors de certaines occasions, manger une cuisine très peu mondialisée, ces deux exemples, parmi tant d’autres, sont aujourd’hui rares dans des pays de la taille du Maroc, très proche de l’Europe occidentale, très ouvert économiquement et très dépendant culturellement. Il faut être massif et encore fermé commercialement, comme l’Inde, pauvre et éloigné des grands courants d’échange comme les pays du Sahel, très riche et idéologiquement cuirassé comme les pays du Golfe, ou très particulier et très puissant comme le Japon, pour se permettre ce genre d’originalité.

Alors pourquoi le Maroc s’insère-t-il dans le club très fermé des pays accrochés à des traits spécifiques ? Ces différences disparurent à la fois par exposition des pays du Sud à la modernité et par une politique volontariste. Et c’est sans doute là que réside la clef de cette particularité marocaine. (suite…)