Articles Tagués ‘Tunisie’

Il est désagréable… mais honnête”, “il est autoritaire… mais honnête”. Voilà comment on s’est arrangé avec nos bureaucrates et agents d’autorité. Il maltraite ses subordonnés, mais il est incorruptible. Il hurle sur les citoyens, mais il ne les gruge pas d’un centime. Cet argumentaire -le fonctionnaire honnête est autorisé à être désagréable- est un classique dans beaucoup de pays du Sud. On trouve déjà des profils similaires au XIXe siècle chez les romanciers russes, ou dans les descriptions de l’administration allemande. (suite…)

Ami(e)s et ancien(ne)s étudiant(e)s de Sciences Po Menton, beaucoup d’entre vous m’ont demandé à plusieurs reprises pourquoi j’y ai arrêté d’enseigner. J’ai répondu qu’après 4 ans (du printemps 2006 au printemps 2010), des centaines d’heures de cours, une ou deux centaines d’étudiants, des dizaines de thèmes, deux langues, plus une centaine de navettes en avion entre Paris et Nice avec lever à quatre heures du matin, il fallait passer à autre chose. Cela est vrai. J’ai d’ailleurs tourné la page pour vraiment autre chose : cinéma, presse, consulting, commissariat d’exposition…

Il y a une autre part dans cette vérité, que j’ai mise de côté, mais je pense que pour mon bien et pour le vôtre, il serait bien de la connaître, à l’occasion de ces dix ans. (suite…)

Ces dernières années ont vu revenir la question de l’iconoclastie, dans le sillage des révolutions arabes. Au cœur du monde arabe, en Egypte ou en Libye, en Syrie ou en Irak, ou ailleurs au Mali ou en Afghanistan, des actes de vandalisme, et surtout des appels à la destruction d’œuvres d’art, de monuments historiques ou patrimoniaux se sont multipliés, relayés par les médias, au risque paradoxal de faire de la destruction de l’image une nouvelle icône…

Mais il serait hâtif de voir dans cette iconoclastie contemporaine un simple « retour » d’un refus musulman de la représentation, longtemps contenu par les dictatures modernisatrices. En réalité, il n’y a pas eu un mais au moins trois iconoclasties dans le monde musulman moderne, et plus spécifiquement arabe, car l’idole n’a cessé, aux yeux de ses contempteurs, de se déplacer. (suite…)

Modestes mais réels, les progrès économiques du Maroc se confirment. A l’échelle régionale, il marque la distance avec ses voisins immédiats, à l’échelle africaine, il joue dans la cour des trois ou quatre grandes locomotives continentales. L’inclination marocaine au capitalisme est ancienne. Elle date du XX e au moins, elle a été confirmée par le protectorat tel que Lyautey l’a imaginé, favorable au grand capital occidental, elle a été poursuivie par Hassan II, aussi bien par ses choix diplomatiques que par sa politique intérieure. Mais l’histoire n’explique pas tout. Il semblerait que quelque chose dans les structures sociales marocaines puissent, aussi, expliquer cette propension à s’insérer dans le capitalisme globalisé. (suite…)

Vivre en permanence dans un film n’est pas donné à tout le monde. Les acteurs les plus laborieux, ceux des telenovelas par exemple, qui produisent des heures de fiction chaque semaine, savent que tout « Action! » se termine par un clap de fin.

Le néo-islamisme jihadiste a inventé le cinéma infini. Un jour, Mouloud, Philippe ou John décident de devenir Abou quelque chose, une voix, inaudible aux autres, leur dit « action » et c’est parti pour rejouer Arrissala, avec scènes d’action non censurées et réalisme maximal. Et la mort pour clap de fin.

Cela a-t-il un sens de vivre en 2015 comme en 627 ? Avant de tenter de répondre à cette question, remarquons que l’acharnement du jihadisme contemporain à détruire le patrimoine souligne ce rapport perturbé au temps historique. (suite…)

Une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais on veut nous faire croire, depuis quelques années, qu’un gazouillis, lui, peut faire une révolution. L’explosion spectaculaire des réseaux sociaux, et leurs rôles dans les différentes révolutions démocratiques des dernières années, réussies ou non, ont semble-t-il confirmé cette nouvelle loi historique. Un like, un tweet, un snapshot suffirent à faire tomber un régime. On le crut, on l’acclama.

Quelques années plus tard, plus dure est la chute de ces révolutionnaires du clavier. (suite…)

A la veille du centenaire de la conquête française d’Alger, premier pas vers l’établissement d’une Afrique du nord française, la parution du livre d’Emile-Felix Gautier, Le Passé de l’Afrique du Nord, Les Siècles obscurs, en 1927, peut se concevoir comme une première synthèse de la vision coloniale. Un pays sans nom (Berbérie, Maghreb, Afrique du Nord…), une île isolée, un espace allongé et sans aucun centre, incapable de se doter d’une autonomie étatique ou culturelle, un monde éternellement mineur, disputé entre l’Occident et l’Orient, Rome et Carthage, la France et l’Islam, voilà le Maghreb et le « maugrébin » comme dit Gautier. Et il se propose, dans ce qu’il ne cesse de désigner modestement comme un « petit livre », d’ébaucher une grille de lecture, pour comprendre à la fois la faiblesse congénitale de cette région, et les chances de la France de s’y maintenir et de la civiliser. (suite…)

La Tunisie se dirige vers un horizon politique plus stable. L’Algérie est figée dans le formole des pétrodollars. Le Maroc navigue entre semi-autoritarisme traditionnel, populisme électoral et vitalité de la société civile. Les trois pays du Maghreb central sont-ils mûrs pour l’unité ? L’opinion dominante dit, en substance, la chose suivante : l’unité maghrébine est naturelle, historiquement enracinée. Les obstacles sont purement conjoncturels, dus aux calculs des uns, à la perversité des autres. L’obstacle principal tient à la rivalité entre Rabat et Alger.

De l’argumentaire qui précède, seul le dernier terme est vrai. Le reste fait partie d’une mythologie moderne.

Il n’y a jamais eu d’unité maghrébine. (suite…)

Un cliché du regard européen sur le Maghreb : l’Afrique du Nord est perpétuellement ballotée entre l’Orient – les Carthaginois de Hannibal, les armées musulmanes du Fath, le nationalisme arabe du XXe siècle… et l’Occident – les Romains, la Reconquista hispano-portugaise, la colonisation française…. Sa malchance est de n’avoir pas toujours choisi avec discernement son sauveur…

Un autre cliché, celui du regard oriental sur le Maghreb : l’Afrique du Nord est superficiellement islamisée, encore moins arabisée, les berbères toujours en danger d’apostasie, régulièrement tentés par les feux de l’Occident…

L’Orient comme l’Occident, ou disons, pour les incarner, l’Egypte et la France, NilSat et TF1, n’ont jamais vue dans le Maghreb et les Maghrébins qu’une page blanche, une pâte molle à façonner selon «la» civilisation. (suite…)

C’est un double dessin humoristique connu, qui date du début du XXe siècle : première vignette, une famille française, autour d’une table chargée de plats et de bouteilles pour un repas de famille. Deuxième vignette : table renversée, chemises déchirées, nez qui saignent et yeux pochés. Et en légende : ils ont dû parler de l’affaire… L’affaire, c’est bien entendu l’affaire Dreyfus, qui a divisé la nation française, et jusqu’aux familles elles-mêmes entre dreyfusards et antidreyfusards. L’intérêt de ce dessin, au-delà de sa dimension humoristique, est de montrer quelle profondeur sociale et familiale un événement de cette ampleur pouvait atteindre. La guerre civile française a traversé les partis, mais aussi la parentèle. Telle est la leçon de la modernité : la politique mobilise tout et tous, lève le bras du frère contre son frère, du fils contre son père.

Le monde arabe, jusqu’à très peu, ne connaissait pas une telle passion, du moins pas dans son espace privé. On pouvait être socialiste, communiste, nationaliste, nassérien ou baassiste, passé le seuil de la maison, on était surtout indifférent. La cellule familiale ne s’est pas politisée en Orient. Ce fut sa chance, quelque part. (suite…)